Esthétiques et rhétoriques du réenchantement : The Man-Thing contre les biotechnologies 

Berns, 2016, sans titre, encre, pigments et acrylique sur papier, 56 x 76 cm, avec l’autorisation de l’artiste.

Résumé

La centralité des métaphores textuelles et visuelles dans les discours sur les biotechnologies a été notée dans de nombreux travaux. Ceux-ci mettent en évidence les modalités d’appropriation et d’indigénisation dans des formes capables d’explorer les utopies et les peurs contemporaines. Je propose d’aborder ces tropes et représentations à partir de personnages de la culture populaire et d’œuvres d’art. Je me focalise en particulier sur un héros mineur des Marvel Comics des années 1970, « l’Homme-Chose » (« the Man-Thing »), devenu l’une des icônes des nouvelles luttes environnementales, et plus précisément de la défense des milieux humides, et d’alerte sur les risques biotechnologiques. Je fais l’hypothèse que ce héros de la contre-culture fusionne les caractéristiques antagoniques du désenchantement et du réenchantement et permet le passage du premier vers le second. Les aventures du personnage et sa mobilisation dans la culture populaire scénarisent un continuum entre le désenchantement wébérien marqué par la sécularisation et la rationalisation à la fois scientifique et politique et un réenchantement symbiotique entre l’humain et la nature dépassant la coupure de la modernité cartésienne et extractiviste.

Mots-clés : désenchantement, réenchantement, hybridité, biotechnologies, monstres, marais, métaphores visuelles.

Abstract

The central role of textual and visual metaphors in discourses on biotechnology has been noted in numerous studies. These highlight the ways in which such metaphors are appropriated and indigenized in forms capable of exploring contemporary utopias and fears. I propose to examine these tropes and representations through the lens of characters from popular culture and works of art. I focus in particular on a minor hero from 1970s Marvel Comics, “the Man-Thing,” who has become one of the icons of new environmental struggles—specifically the defense of wetlands and the warning against biotechnological risks. I hypothesize that this counterculture hero merges the antagonistic characteristics of disenchantment and re-enchantment and facilitates the transition from the former to the latter. The character’s adventures and his role in popular culture trace a continuum between Weberian disenchantment—marked by secularization and both scientific and political rationalization—and a symbiotic re-enchantment between humans and nature that transcends the divide of Cartesian and extractivist modernity.

Keywords : disenchantment, re-enchantment, hybridity, biotech, monsters, swamps, visual metaphors.

Esthétiques et rhétoriques du réenchantement : The Man-Thing contre les biotechnologies

Aesthetics and Rhetorics of Enchantment: The Man-Thing Against Biotechnology

« Once, he was a man, a chemist named Ted Sallis, until a top-secret experiment went awry… and he changed. The serum that was it have made him a super-soldier combined with strange forces in the shadow-haunted swamp to turn him into a shambling, mindless mockery of his former self… part man, part monster[1]. » (The Man-Thing ; FLEISHER, WIACEK et al. : 1979, p. 1)

En hommage à Marc Dominguez, l’homme du Strange

La centralité des métaphores textuelles et visuelles dans les discours sur les biotechnologies a été mise en évidence par de nombreux travaux (BERNARDOT : 2025 ; FIGLIO : 1976 ; HELLSTEN et NERLICH : 2008 ; SALVADOR I LIERN : 2019). Cette place de l’analogie et de la comparaison tient à plusieurs raisons : la complexité des processus à l’œuvre, le caractère de manipulation du vivant, les dimensions éthiques et imaginaires de ces recherches et de leurs applications. Elles ont enfin une propension à questionner la nature humaine elle-même, les mécanismes de génération et d’hybridation qu’elles utilisent bousculant les notions d’identité et de filiation. Les configurations anthropologiques et économiques développant les biotechnologies ont produit depuis le XIXe siècle des images et des syntagmes pour conceptualiser, financer, diffuser ces travaux et faciliter leur acceptation. Les sociétés civiles ont accueilli ces innovations avec émerveillement ou épouvante. En effet, les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives (NBIC) sont l’objet de discours clivés et de représentations polarisées (NELKIN : 2001). D’un côté, ces technosciences suscitent le sentiment d’une opportunité d’augmenter les capacités humaines, de corriger et de guérir des pathologies, voire de repousser la mort. D’un autre côté, elles provoquent des réactions d’effroi : crainte de manipulation génétique, de perte de contrôle et de remise en cause de la vie sur la Terre. En bref, ces sciences et techniques élaborent soit des formules et des images tenant du merveilleux, du divin et du fantastique accessibles, soit des tropes cauchemardesques d’asservissement, de totalitarisme et d’apocalypse en cours d’effectuation.

Je propose d’aborder cette tension concernant les biotechnologies entre enchantement et désenchantement à partir de personnages de la culture populaire et d’œuvres d’art. Ils mettent en évidence des modalités d’appropriation et d’indigénisation sous la forme de schémas narratifs et esthétiques capables d’explorer les utopies et les peurs contemporaines. Je me focalise en particulier sur un héros mineur des Marvel Comics, « l’Homme-Chose » (« the Man-Thing »), qui, depuis sa première apparition en 1971, a perduré jusqu’à intégrer un panthéon de personnages évoquant tant les risques des biotechnologies que les nouvelles luttes environnementales et plus précisément la défense des milieux humides[2]. Dans le scénario de la bande dessinée, the Man-Thing est à l’origine un biochimiste, le docteur Theodore Sallis, professeur d’université spécialiste de la régénération cellulaire travaillant pour le Pentagone afin de mettre au point un moyen de créer un super-soldat. Mais, à la suite d’un complot le visant, il prend la décision de s’inoculer un sérum de sa composition et se transforme en une créature végétale. Réfugiée dans le marais des Everglades en Floride, elle est constituée d’algues, de mousses, de fibres et de racines. D’apparence humanoïde, elle n’a pourtant ni bouche ni nez ni oreilles et n’est douée ni de conscience ni de mémoire. Elle est l’une des incarnations dans l’imaginaire contemporain du châtiment des savants concepteurs des biotechnologies.

Je fais l’hypothèse que ce héros de la contre-culture fusionne les caractéristiques antagoniques du désenchantement de la science et du réenchantement des rapports à la nature et permet le passage du premier vers le second. Les aventures du personnage et sa mobilisation dans la culture populaire mettent en effet en scène un continuum entre la notion wébérienne de désenchantement, marquée par la sécularisation et la rationalisation à la fois scientifique et politique, et un réenchantement symbiotique entre l’Homme et la Nature dépassant la coupure de la modernité cartésienne, kantienne et extractiviste. Je mets en évidence les caractères de the Man-Thing qui attestent du désenchantement lié au développement des biotechnologies (partie 1). Subissant les terribles conséquences de son expérience, il incarne le caractère violent, militaire et abusif des recherches biotechnologiques et les risques que font courir ces expériences à la vie terrestre. Certains des éléments des épisodes concernant les activités du professeur Ted Sallis comme de son double the Man-Thing rappellent le rapport destructeur du Capitalocène aux milieux humides, considérés comme des espaces malfaisants, à détruire tout en les exploitant, mais aussi comme des lieux subversifs, féminins et ensorcelés à soumettre. Dans la fiction dessinée ainsi que dans la réalité, ils sont l’objet de drainages et de coupes systématiques et d’une réduction accélérée à des fins agricoles, industrielles, résidentielles et touristiques. J’analyse le potentiel de réenchantement porté par l’Homme-Chose, devenu l’emblème de la sauvegarde des milieux humides, de la protection de la biodiversité et de la collaboration possible entre l’espèce humaine et ces espaces (partie 2). Les marais et les marécages sont des territoires du magique et du merveilleux dans les cultures traditionnelles. S’ils ont été l’objet d’un double processus de dépréciation symbolique et d’exploitation féroce durant les deux derniers siècles, ils ont récemment recouvré une place déterminante dans la pensée et l’art contemporains. Les fictions grand public, les recherches écocritiques et les esthétiques subversives leur confèrent une centralité notable dans les utopies d’aujourd’hui pour penser un nouveau rapport entre l’humain et le non-humain.

Le châtiment du technoscientifique et le désenchantement par les biotechnologies

« Several years ago, the eccentric Dr. Sallis set up a laboratory in this secluded shack, deep in the Everglades, to complete work on a secret government project! […] Sallis managed to rediscover the legendary super-soldier formula, the compound that turn a man in the superhuman Captain America[3]! » (FLEISHER, WIACEK et al. : 1979, p. 11)

Les premiers moments des aventures du biochimiste Ted Sallis mettent en scène et en bulles l’histoire du terrible châtiment d’un scientifique réduit à hanter le marais des Everglades.

La punition du savant

Selon le modèle prométhéen antique et classique du savant dépassé par les conséquences de sa découverte, Ted Sallis est condamné sans retour à n’être plus qu’une créature brute et sans conscience. Cette lourde peine est extrêmement sévère et injuste. Car elle est la conséquence d’une concaténation d’événements dont il n’est que partiellement responsable. Il n’est, en quelque sorte, qu’un opérateur au service des projets militaires de son gouvernement. Ses recherches attirent la convoitise de criminels, dont une femme l’ayant séduit, qui tentent de lui soutirer par la force les résultats de ses travaux. Il parvient à s’échapper au volant de sa voiture du traquenard tendu dans son laboratoire. Durant sa fuite au milieu du bayou, il décide de s’injecter le sérum qu’il a mis au point et dont il détient le seul exemplaire, pensant y trouver la force pour s’opposer aux scélérats qui le poursuivent. Cela fait, il se projette avec son véhicule dans le marais. Mais le résultat n’est pas celui attendu : « Apparently the waters of the swamp, interacting with the highly instable super-soldier serum, twisted and molded his body[4] » (FLEISHER, WIACEK et al. : 1979, p. 14). Il a à peine le temps de déchanter car son intelligence et sa mémoire sont presque instantanément éradiquées alors qu’il se transforme dans les eaux noires en un être grotesque : un homme-chose.

Cette sanction alchimique est avant tout morale. Le brillant biochimiste est puni, en substance, parce qu’il a été présomptueux et imprudent dans sa quête d’un élixir de surpuissance. Il s’inscrit dans la lignée des héros prométhéens que la recherche magique, technique ou scientifique pousse à dépasser les limites et à s’affranchir des règles : le rabbin perdant le contrôle du Golem, Icare se noyant seul et sans témoin hormis une perdrix moqueuse observant sa chute, le docteur Jekyll coincé avec son double Mister Hyde, ou Victor Frankenstein dépassé par les désirs de sa créature (CALAME : 2006 ; LECOURT : 1997). L’abandon de son humanité est assorti d’une absence totale de sentiments, bien qu’il soit devenu, dans sa chosification, d’une extrême sensibilité aux émotions des autres, en particulier à leurs peurs, qui déclenchent leur combustion lorsqu’il les saisit. Le savant Sallis, au service d’une folle quête d’un élixir de super-soldat, déchante. Parvenu au terme de ses recherches, il est sanctionné, dégradé de son humanité et même rétrogradé au niveau d’une brutale existence des âges préhistoriques dans les paysages des Everglades comparables à ceux du Jurassique.

Le désenchantement par les biotechnologies

Au-delà du cas du pauvre chercheur, le désenchantement est provoqué par les biotechnologies et les assemblages sociaux et politiques qui accompagnent leur développement depuis la fin du XIXe siècle. C’est un motif récurrent des comics des années 1970 et des décennies suivantes, où le Progrès n’est plus aussi enchanteur qu’au temps de la fée Électricité. Le super-héros est bien souvent un scientifique victime d’une application avancée de sciences futuristes, qui, accidentellement ou criminellement, le transforme radicalement et lui confère, certes des super-pouvoirs, mais aussi les responsabilités et les tourments qui vont avec. Dans le cas de The Man-Thing, les institutions du complexe militaro-industriel et technologique états-unien sont omniprésentes[5]. Le Pentagone est à la manœuvre pour le financement et la promotion de recherches militaires de pointe dans le cadre virulent et paranoïaque de la guerre froide. La Central Intelligence Agency n’est jamais loin. Veillant, elle aussi, sur ces recherches, l’officine d’espionnage est en mesure de kidnapper d’autres chercheurs (en l’occurrence le docteur Oheimer, spécialiste de neurobiologie) et de déclencher des opérations secrètes pour tenter de faire retrouver la mémoire à l’Homme-Chose – et surtout de récupérer la formule perdue – à partir de techniques de régénération neurologique expérimentales. Ce projet de capture du monstre conduit à l’installation d’un piège en forme de navette spatiale au beau milieu du marais, capable de perturber les fonctions corporelles de tous les organismes vivant aux alentours. Cela provoque l’intervention de Marines envoyés par le Federal Bureau of Investigation en raison d’une mauvaise communication entre les agences. C’est cette fois les Everglades qui déchantent dans une scène digne à la fois de la guerre du Vietnam et de La Guerre des étoiles.

Le marais : théâtre d’opérations de la guerre entre la biodiversité et l’artificialisation

Les thèmes évoqués dans ces épisodes dénonçant à la fois l’extractivisme épistémique et naturaliste, la marchandisation, la destruction du marais et de ses habitants végétaux et animaux ne relèvent pas du conte de fées. Les années 1970 constituent en effet le moment culminant de la destruction de la majorité des milieux humides aux États-Unis avant la mise en œuvre de programmes de préservation, voire de restauration. Depuis la fin du XVIIIe siècle, les milieux humides sont, dans ce pays comme dans la plupart des pays européens, sur leurs sols et dans leurs colonies, l’objet d’un double mouvement continu de dépréciation symbolique et de valorisation pratique. Dans ce récit civilisationnel, ils ont été décrits, d’une part, en tant que domaines de l’inutile pathogène, du féminin indocile, du proliférant invasif, de la miscégénation impure et de l’arriération biologique et sociale, la culture populaire du Deep South étant notamment visée dans le cas des États-Unis. Le fait que les bayous, bogsfensmarshesmorassesslashessloughsswamps et autres quagmires ont servi d’ultimes refuges hétérotopiques pour les Natives déportés, les esclaves Marroons, les Servants et les Petits Blancs en fuite, y est aussi pour quelque chose. Ils ont été, d’autre part, la cible d’une exploitation systématique, à la fois pour leurs arbres, tels que les grands chênes, les cyprès, les érables et les tupelos à gomme noire, et pour leur transformation par assèchement, soit en terres agricoles de monocultures plantationnaires permettant d’intenses et lucratives spéculations, soit en vue de leur artificialisation à des fins d’extraction fossile et d’urbanisation.

Les grands travaux de drainage des Everglades (alimentés par la rivière Kissimmee et par le lac Okeechobee) en Floride, du Great Dismal Swamp en Virginie, ou de l’Atchafalaya en Louisiane, ont été présentés tant comme des missions de salubrité publique, de développement agricole et industriel, que comme des processus de civilisation d’espaces ensauvagés. Plus largement, le drainage des marais matérialise et scénarise dans la modernité la capacité d’un régime ou d’un dirigeant à dominer la nature, les éléments aquatiques et leurs aléas (BERNARDOT : 2024a). Le drainage du swamp peut être ainsi assimilé à une opération de désenchantement et d’exorcisme visant à extirper et à briser sans retour son supposé caractère impénétrable et hostile aux humains et par la même occasion à lui ôter toute capacité d’abriter des charmes et des sortilèges dans ses entre-deux, entre ombres et lumières, entre végétaux et animaux, entre terres et eaux.

La destruction matérielle quasi systématique des milieux humides (wetland) durant cette première modernité tranchante et perforante s’est accompagnée d’une transposition métaphorique des opérations de coupes rases et d’assèchement des marais dans la langue politique nord-américaine depuis le début du XIXe siècle sur la base du syntagme « Drain the Swamp »[6] (BERNARDOT : 2026). Utilisé dans un sens hygiéniste et prophylaxique visant les moustiques vecteurs de la fièvre jaune des marécages du Sud du pays dans les années 1820, l’énoncé impératif et performatif a progressivement acquis de nouvelles significations. Il a ainsi servi de slogan dans la lutte pour les droits des Natives vers 1880, dans le combat contre la spéculation et la corruption au tournant du siècle, lors de la guerre contre la pauvreté entre les années 1930 et 1960, avant de devenir la formule magique du tournant néoconservateur des années 1970 jusqu’à nos jours. En effet, le président Ronald Reagan en fait un message étendard pour synthétiser sa mission durant son mandat à la Maison-Blanche. Le thème du marais (« swamp of overtaxation », « Washington morass ») est un de ses motifs fétiches pour évoquer la décadence, le gaspillage, l’inflation, les réglementations, les impôts, et plus largement pour dénoncer la bureaucratie fédérale de la capitale Washington DC. Le caractère percutant du message et son efficacité à toute épreuve vont se traduire par sa reproduction sans fin sous forme d’affiches et de légendes sur divers objets de consommation et de propagande. Un temps contestés par les Démocrates et la presse progressiste américaine, qui tentera d’en capter les ressources notamment via les dessins de presse satiriques, les trois mots clés restent finalement dans la besace républicaine. Donald Trump les fait entrer dans l’ère des réseaux sociaux numériques avec un message incantatoire et messianique sur Twitter en 2016 : « I will Make Our Government Honest Again, believe me. But first, I’m going to have to #DrainTheSwamp in DC[7]» Il en fera l’une des quatre priorités de sa présidence en 2025, visant à la fois les migrants, les universités, les fonctionnaires fédéraux et les Démocrates, tout comme les protections environnementales.

Le désenchantement par la destruction des mondes humides

Ce rapport à la fois matériel et analogique au marais correspond par plusieurs aspects à la notion de désenchantement du monde forgée par Max Weber (WEBER : 2010 [1904-1905]). Les pelleteuses et les scies lancées à l’assaut des marécages visent notamment à faire reculer les croyances magiques et les attraits de l’holisme et du merveilleux de la diversité organique face à la logique et à l’efficacité de la pensée scientifique. Celle-ci peut être envisagée comme l’instrument principal du progrès en ce qu’elle est censée favoriser l’émancipation des individus vis-à-vis de l’irrationnel, des superstitions et de l’emprise des institutions religieuses par le pouvoir de la croyance obscurantiste. Cependant elle est exposée, en raison de sa fondation sur la maîtrise de toute chose par le calcul, à la perte du sens et à la dissolution des valeurs. La rationalisation du monde par la technologie (WEBER : 2003 [1917-1919]) a ainsi fait de la science non plus seulement une solution aux problèmes des hommes, mais aussi la source de menaces et de risques plus grands encore (BECK : 2001 [1986]). L’existence régie par le calcul expose la vie à la vacance du sens, à l’aliénation, voire à la catastrophe et à l’extinction. La sacralisation de la technique n’est parvenue qu’à domestiquer un temps la barbarie du monde. La mythification des technosciences comme sources de résolution des impasses qu’elles génèrent elles-mêmes débouche sur une mystification et sur des fausses promesses promotionnelles qui n’ont pas grand-chose à envier aux modes de pensée magiques. Dans le cas des Everglades, l’introduction irraisonnée de l’arbre à thé et du niaouli (Melaleuca alternifolia et quinquenervia) par les techniciens de l’US Army Corps of Engineers (voir note 5) cause bien des tourments aujourd’hui au Parc national, qui en est envahi. Et l’emploi de défoliants pour lutter contre les herbes invasives ajoute des pollutions supplémentaires dans des eaux déjà chargées en métaux lourds.

Berns, 2016, sans titre, pigments et acrylique sur papier, 56 x 76 cm, avec l’autorisation de l’artiste. Deux pièces de Berns illustrent cet article.
Berns est un peintre autodidacte vivant dans le Sud de la France. Dans ces deux œuvres de 2016, il poursuit son exploration esthétique de la mémoire que conservent les lieux des destructions et des massacres dont ils ont été le théâtre, depuis les bûchers des Cathares ayant changé la composition chimique et la couleur des sols jusqu’aux fosses communes des guerres civiles en ex-Yougoslavie laissant des traces repérables depuis les satellites. Ici, il s’inspire des techniques de peinture aborigène et de gravure rupestre pour représenter des rêves de plages, de mangroves ou de marécages après la tempête ou la crue, en utilisant des pigments (ou des encres) anciens sur des feuilles de 480 g/m2 confectionnées à la main.

Le réenchantement par la catastrophe technoscientifique : une repolitisation utopique par symbiose entre non-humain et humain

L’hybridation accidentelle du savant en monstre du marais provoque un miracle, un tour de magie sorti d’un cabinet des merveilles. Elle lui permet d’accéder de manière symbiotique aux ressentis de l’ensemble des créatures du swamp. Il devient l’incarnation de ce monde de l’entre-deux. Les prodiges du monde humide découvrent avec le monstre un défenseur farouche et infatigable. Le marais retrouve ainsi sa fonction de conservatoire de la biodiversité et de territoire protecteur des renégats et des opprimés.

La rédemption par la mutation accidentelle

L’accident de laboratoire est un motif classique de la littérature d’anticipation. Mais l’incident de seringue, la réaction chimique imprévue ou l’erreur de manipulation ne débouche pas ici sur la perte de contrôle de créatures proliférantes s’échappant des paillasses du centre de recherche et ne provoque pas une pandémie incontrôlable (FRIES : 2018). Dans le cas de the Man-Thing ou celui de the Swamp Thing (le personnage concurrent chez DC), l’hybridation improbable, enclenchée par le savant lui-même, lui donne l’occasion de s’affranchir de la tutelle militaro-industrielle et marchande pour devenir un héros positif. The Man-Thing met en déroute les troupes venues le capturer ou à défaut l’éliminer, détruit le sophistiqué dispositif létal prévu pour le soumettre, et sauve le docteur Oheimer blessé lors de l’assaut. Les scénaristes complètent les références initiales des marécages tirées du récit d’horreur par des thématiques environnementales et de la contre-culture. Ils dépassent ainsi les représentations anxieuses et négatives des marais du Deep South, longtemps dominées par le genre Southern Gothic, inspirées notamment par les nouvelles d’Edgar Allan Poe avec leur lot de magie noire, de hantises, de pratiques excentriques et transgressives (BACHELARD : 2001, p. 57 et suiv.). Dans le contexte de l’opposition à la guerre du Vietnam et à l’impérialisme états-unien, les messages véhiculés visent désormais à critiquer les drogues de guerre, l’endoctrinement et les politiques illibérales et écocidaires.

La mutation imprévue et son caractère punitif sont d’abord transcendés en une épreuve qui permet à ces monstres d’acquérir un nouveau type de conscience et un champ de perception élargi leur donnant la possibilité de communiquer avec l’ensemble des plantes et des animaux peuplant le bayou. Ils obtiennent aussi une certaine forme d’immortalité et d’invulnérabilité, réalisant en cela l’une des promesses du transhumanisme. Dans leur perte d’humanité ils acquièrent enfin une sagesse amplifiée par un processus de dépassement (enhancement) divergeant cette fois nettement des scénarios transhumanistes (BERNARDOT : 2024b). L’Homme-Chose est en effet désormais « without hatred or pity, or malice[8] » (FLEISHER, WIACEK et al. : 1979, p. 2). Il n’a plus peur. Il la suscite et réduit en cendres ceux qui éprouvent ce sentiment, comme le rappellent les bandeaux sur la couverture de tous les opus de la série : « Whoever knows fear burns at the touch of the Man-Thing[9]. » Il dépasse l’horreur de sa condition et du sort fait aux milieux humides par l’hybridation de son humanité avec le règne végétal. Il réinterroge en cela la coupure moderne entre la Nature et l’Humain. En acceptant sa condition et sa nouvelle dualité, il libère son potentiel et peut sauver le marais et le monde de la destruction.

Le marais des merveilles trouve un défenseur farouche

Steve Gerber (1947-2008), l’un des scénaristes de The Man-Thing entre 1972 et 1975, est connu en tant que dessinateur iconoclaste pour son personnage Howard the Duck. Il donne à son monstre une dimension plus subversive et plus engagée. Il fait du marais le « nexus of all realities » (FLEISHER, WIACEK et al. : 1979, p. 31). Ainsi la biodiversité et la santé écologique du monde humide sont érigées en gardiennes des barrières entre les différentes dimensions du réel. Selon son schéma narratif, quand le marais est attaqué, c’est la réalité elle-même qui est mise en danger, et des forces maléfiques venant d’autres mondes peuvent en franchir les portes. Il infléchit la représentation des milieux humides : ces nids d’insectes pathogènes et de reptiles voraces ou venimeux, de plantes envahissantes et de fleurs carnivores, deviennent des lieux d’imbrication et de collaboration d’éléments et d’espèces indispensables à la vie terrestre. La question écologique, qui s’est posée timidement aux États-Unis à partir des années 1930, devient plus populaire à cette époque. La problématique atteint progressivement les médias comme la littérature, le cinéma et la bande dessinée. C’est le cas par exemple avec le film Deliverance de John Boorman, sorti en 1972, adaptation d’un roman de James Dickey dont le théâtre est une rivière des Appalaches qui doit disparaître à l’occasion de la construction d’un barrage. Steve Gerber fait de son personnage un « pont mystique » et un « baromètre éthique » (WILHELM : 2021, p. 5) pour les relations entre les humains et ces espaces sauvages. Il décrit le bayou de manière positive et comme un écrin des merveilles de la biodiversité, tandis qu’une lutte emblématique des causes environnementales nord-américaines s’engage pour la défense des Everglades. Des activistes s’opposent alors à un chantier d’aéroport envisagé dans le marais, et leur victoire, qui évite cet écocide, conduit à la création du Big Cypress National Preserve en 1974 : c’est la première réserve nationale fondée aux États-Unis, qui, depuis, protège une zone de près de 3 000 km2, soit un quart de la taille originelle du marais (DEVIENNE : 2024). Le marais des Everglades, menacé de toutes parts par des projets de drainage, d’exploitation et de spectacularisation, trouve en ce nouveau héros végétal symbiotique une figure de la défense de la Nature contre les ravages du Capitalocène et du Plantationocène. Il incarne les luttes émergentes contre l’extractivisme, la pollution et l’artificialisation. Sa force surnaturelle et mystérieuse n’est plus une menace mais un rempart. Dans un des épisodes de la série, Steve Gerber transpose la lutte contre le projet d’aéroport, porté cette fois par une société nommée F. A. Schist. The Man-Thing est aidé dans ce combat face aux bulldozers par trois autres personnages : un enchanteur immortel venu de l’Atlantide, un barbare des temps anciens et Howard le Canard…

Le marais, lieu de refuge et support d’utopies concrètes : vers une nouvelle collaboration entre les espèces

Décrit depuis les Lumières comme un milieu inhospitalier pour les humains, le marais redevient, avec ces monstres héroïques, un lieu sanctuaire, un trésor biologique procurant d’infinis services écosystémiques à la nature. Ses labyrinthes et ses recoins fournissent à nouveau, au moins dans l’imaginaire, un abri inaccessible aux êtres humains renégats. Historiquement, les milieux humides ont représenté des réservoirs de ressources et de modèles épistémiques des sociétés indigènes (SCOTT : 2021 ; TOUAM BONA : 2021). De même les hammocks, rares zones de terre ferme des Everglades, ont servi de refuges pour de petites communautés persécutées. Entre le début du XVIIe siècle et la fin du XIXe siècle, les Everglades constituaient des territoires ambivalents de ressources, de repli ou de travail forcé pour des groupes successifs. Aux Natives ont succédé les Africains affranchis ou marrons, puis des esclaves travaillant au creusement de canaux, à l’installation de voies de chemin de fer et à l’exploitation d’immenses plantations de canne à sucre.

Dans la série The Man-Thing, le marais retrouve cette fonction hétérotopique sous la protection bourrue mais bienveillante du monstre. Il accueille au fil des épisodes différentes créatures : le fantôme d’un clown suicidé, un personnage hybride de Ziggy Stardust et d’Alice Cooper, des conquistadors, des gardiens de la fontaine de la jeunesse éternelle, l’esprit d’une femme violentée, un jeune échappé d’un asile, un Africain-Américain fuyant des policiers racistes et divers proscrits chassés de la société américaine (WILHELM : 2021, p. 8). Ces nouveaux venus constituent par moments des sortes de communautés bigarrées, bizarres, multiraciales, qui donnent au marais le statut politique de zone d’autonomie temporaire (BEY : 2023 [1997]).

Les milieux humides, autrefois considérés comme des univers du surnaturel, ont été réduits et violemment anthropisés par une Modernité désenchanteresse, en grande partie parce qu’ils étaient le théâtre immémorial de l’imbrication fusionnelle de régimes biologiques et zoologiques antinomiques dans l’entendement occidental. Dans la nouvelle cartographie imaginaire contemporaine, les « eaux dormantes » se sont réveillées. Elles ont regagné nombre de caractères d’avant le drainage aquatique et culturel. Elles sont à nouveau féeriques en tant que niches ultimes de naturalité et de résurgence des cultures traditionnelles et diasporiques. Elles sont à nouveau tragiques et hantées à la fois en tant que pièces à conviction de la catastrophe extractiviste et en tant que cauchemars de la fin des civilisations, mais aussi en tant que zone mémorielle inépuisable des crimes coloniaux et esclavagistes. En prenant les humains comme objets, les biotechnologies font peser sur l’humanité des risques et des menaces de manipulation, de domination et d’extinction, comme les technosciences l’ont fait pour la naturalité des mondes aquatiques. C’est pourquoi les enchantements des marigots et des bas-fonds sont à nouveau politiques en redevenant des enjeux et des espaces d’affrontement entre visions du monde. Le héros de The Man-Thing témoigne de ces combats, pour le marais et contre les technosciences.

Conclusion. Le marais et ses monstres dans une nouvelle soupe politique primordiale

Mêlant le surnaturel et le naturel, le bayou n’est plus un « monde perdu » comme dans les narrations de Jules Verne et Conan Doyle. Bien que toujours extrêmement menacé, il a recouvré une place essentielle et positive dans les représentations. De même que d’autres espaces humides comme les mangroves, les tourbières et l’ensemble des mondes aquatiques agressés par l’anthropisation et le dérèglement climatique, c’est l’un des lieux clés de la survie de l’espèce humaine et du réenchantement de la vie sur Terre. Il a été réintégré avec succès dans les créations littéraires[10] ou cinématographiques[11] populaires en tant que zone mystique d’accès à la sagesse. Il est aussi redevenu un objet de préoccupation de l’art contemporain[12]. Il a enfin acquis le statut de territoire des nouvelles luttes contre les crises du contemporain, pour les individus et pour les collectifs (SCOTT : 2013 ; ZWIERS : 2024). Le merveilleux des marais de contes de fées retrouve sa potentialité d’uchronie et de contre-discours comme espace d’émergence d’utopies créatrices. Il peut accueillir un processus de contre-Anthropocène (CHATEAURAYNAUD et DEBAZ : 2017) fondé sur une multiplicité d’expériences adaptatives dans des micro-mondes à même de faire bifurquer la trajectoire prévisible de l’extinction. Il est peut-être en mesure de supporter la nouvelle ère du Chthulucène (HARAWAY : 2016) favorisant un épanouissement régénérateur, un réenchantement par l’affirmation imaginaire et concrète à la fois d’une éco-justice multispécifique.

Notice biographique

Marc Bernardot est professeur de sociologie à Aix-Marseille Université. Sociologue du politique, il travaille ces dernières années sur les mutations culturelles de la globalisation à partir de méthodes sociolinguistiques et de sociologie visuelle et de l’art. Ses recherches portent notamment sur les rapports culturels aux éléments naturels et les conflits liés à la raréfaction ou à la pollution des ressources hydriques. Sur ces questions, il a publié en 2025 : « Quand le Peuple se fait eau. Usages scientifiques, littéraires et politiques des métaphores aquatiques dans les discours démocratiques », Metaphorik.de, et « Douces, dures, dingues. Politiques de la bulle », in Paul Bacot (dir.), Parler dur Parler doux Parler mou en politique. Rencontres de la parole politique, Paris, L’Harmattan ; et en 2024 : « Quelques figures océaniques contemporaines : l’aquarium, le container et le poisson cybernétique », in Sophie Bouffier et Samuel Robert (dir.), Maritimités. Regards croisés sur les identités maritimes en région Sud, Aix-en-Provence, PUAM.

Notes de bas de page

  1. « Autrefois, c’était un homme, un chimiste du nom de Ted Sallis, jusqu’à ce qu’une expérience top secrète tourne mal… et qu’il se transforme. Le sérum qui aurait dû faire de lui un super-soldat s’est combiné à d’étranges forces issues des marais hantés par les ténèbres pour le transformer en une caricature chancelante et sans cervelle de ce qu’il était autrefois… mi-homme, mi-monstre. » Les citations de The Man-Thing sont tirées d’un numéro récapitulatif daté de 1979, dessiné par Bob Wiacek (FLEISHER, WIACEK et al. : 1979).
  2. Une planche de The Man-Thing illustre en 2011 la campagne « Don’t Drain the Swamp » incitant à la protection des écosystèmes aquatiques. D’autres personnages de comics ont été créés durant les années 1970, comme les héros de The Swamp Thing et de The Floronic Man – chez Detective Comics ou DC –, qui partagent nombre de caractéristiques avec celui de The Man-Thing
  3. « Il y a plusieurs années, l’excentrique docteur Sallis a installé un laboratoire dans cette cabane isolée, au cœur des Everglades, afin de mener à bien un projet gouvernemental secret ! […] Sallis a réussi à redécouvrir la formule légendaire du super-soldat, ce composé capable de transformer un homme en Captain America, doté de pouvoirs surhumains ! » 
  4. « Apparemment, les eaux du marais, en interaction avec le sérum de super-soldat extrêmement instable, ont déformé et remodelé son corps. » 
  5. Les milieux humides et fluviaux sont, le plus souvent, administrés par le Corps du génie de l’armée des États-Unis (US Army Corps of Engineers).
  6. Cette formule peut être rapprochée de plusieurs autres syntagmes politiques contemporains associant l’image des milieux naturels, le capitalisme fossile et la tactique politicienne, comme « Flood the Zone », « Dig Coal » ou encore « Drill, Baby, Drill! » (DAGGET : 2023).
  7. « Je vais rendre notre gouvernement honnête à nouveau, croyez-moi. Mais d’abord, je vais devoir drainer le marais à Washington. »
  8. « Sans haine ni pitié ou malice. » 
  9. « Quiconque ressent la peur brûle au contact de l’Homme-Chose. » 
  10. Voir William Steig, Shrek!, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1990, et Karen Russel, Swamplandia, New York, Knopf, 2011.
  11. Voir par exemple Guillermo Del Toro, The Shape of Water, 2017.
  12. Voir par exemple Peter Doig, Swamped, huile sur toile, 1990, ou Kara Walker, Dredging the Quagmire (Bottomless Pit) (« Draguant le bourbier (Puits sans fond) »), bâton d’huile et encre sur papier (triptyque), 2017, coll. Sikkema Jenkins.
Bibliographie
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