Introduction
Le net.art s’affirme comme une pratique où le réseau n’est pas seulement un support, mais un médium, un outil et un environnement de création. Cette forme d’art explore les interactions entre technologie, société et esthétique, en mettant l’accent sur l’autoproduction, le détournement des usages numériques et la participation active des publics. Des œuvres tels que The Wonderful World of irational.org. Tools, Techniques and Events, 1996-2006 de Heath Bunting, The Most Beautiful Web Page (2002) d’Olia Lialina ou Iterature (2002) de Christophe Bruno ont montré que le Net pouvait devenir un espace critique, poétique et politique, où les dispositifs interactifs et les interfaces numériques se transforment en terrains d’expérimentation utilisant le Web comme matériau. Le net.art redéfinit les notions d’auteur, de spectateur et d’œuvre, en faisant de l’expérience artistique un processus collectif et évolutif, capable de révéler les potentialités et les contradictions de notre monde connecté, cela dans une « conscience augmentée » (FISCHER : 2015) et dans une « esthétique du partage » (TURKI : 2019a, 2019b et 2024).
Depuis mars 2019, le groupe Facebook « Ramzi et la Poule » incarne cette dynamique en transformant l’interaction en ligne en moteur de création. Il mobilise texte, image (virtuelle, réelle et imaginaire) et humour noir dans des dispositifs allégoriques où le monde animal devient métaphore des structures sociales et politiques. Les publications se nourrissent des réactions, commentaires et partages des membres, donnant naissance à une œuvre collective et évolutive qui provoque une esthétique relationnelle propre aux réseaux sociaux. Cette démarche, à la croisée du net.art et de l’art relationnel, fait de Facebook un espace d’expérimentation où le virtuel et le réel se conjuguent pour produire un art vivant, dialogique et critique, transformant chaque internaute en spectateur-acteur et cocréateur.
« Ramzi et la Poule » a suscité certaines lectures critiques qui ont contribué à légitimer cette net.œuvre conceptuelle en soulignant sa dimension performative et expérimentale (voir le « livre d’or » dans RAMZI : 2025). Elle est ainsi décrite comme une « saynète incongrue, burlesque, scatologique, absurde et provocatrice » qui met en scène et en abyme la violence des communautarismes exacerbée par notre monde (B. Lafargue). « Comment toucher par le langage le presque-animal, ses plumes et pelages ? » (Gnomon, Oncins Valentine). « Comment briser le miroir de cette bienveillance anthropomorphe trop amorphe dans laquelle on a tenu les animaux prisonniers, en provoquant la grande révolte des forces du vivant animal et de l’artificiel mêlées, dans leur combat contre les hommes » ? (N. Hillaire). L’œuvre de Ramzi Turki s’inscrit dans une logique de dispositif, car « il s’agit d’une posture qui combine ce que l’art, en devenant expérimental, a appris à l’esthétique et ce que l’esthétique, en s’ouvrant aux préoccupations idéologiques, a appris à l’art » (D. Château). L’œuvre engage une posture réflexive face à l’absurde et à la norme, puisque « [s]e dresser contre la poule, c’est se dresser contre l’idiotie, en propulsant la réflexion » (P. Ardenne). En affirmant la portée philosophique, critique et historique de l’œuvre au sein des pratiques contemporaines du net.art, Fetah Ben Ameur met en lumière son fonctionnement symbolique et dialogique, et souligne qu’elle interroge la capacité de l’art à constituer un espace de résistance : « S’agit-il de poésie – si l’on admet que la poésie puisse être une voix précédant la parole et porteuse d’élan – ou d’une prose qui emprunte au poème sa dynamique de surgissement, comme si le réel, mis à nu, se défaisait sous nos yeux ? Ou encore d’une forme intermédiaire, sans genre fixe, dont la matrice serait le dialogue, la structure dialogique et l’interpellation de l’autre comme partenaire d’une même impasse devenue matière artistique ? » (TURKI : 2025).

Bernard Lafargue. – Cela fait plusieurs années que nous nous connaissons, puisque j’ai eu le plaisir et l’honneur de diriger votre thèse et votre HDR, qui portaient sur l’esthétique du partage favorisée par le net.art. Vous avez écrit de nombreux livres, organisé de nombreux colloques, dirigé de nombreux numéros de revues renommées et réalisé une net.œuvre, ce qui fait de vous l’un des acteurs les plus actifs de la net.scène artistique contemporaine. En mars 2019, vous postez sur votre page Facebook une saynète incongrue, burlesque, scatologique, absurde et provocatrice, intitulée « Ramzi et la Poule ». Ourlée d’un humour noir surréaliste, qui s’inspire tout autant de la gouaille populaire du Roman de Renart que de la langue gazée des fables de La Fontaine, de Chantecler ou de La Ferme des animaux, votre net.prosopopée se développe au rythme des commentaires, indignés ou excités, qu’elle suscite.
Comment vous est venue l’idée de ce work in progress relationnel, tout particulièrement habile à mettre en scène et en abyme l’ambivalence du net.monde dans lequel l’homme d’aujourd’hui passe le plus clair de son temps ?
Ramzi Turki. – L’idée de « Ramzi et la Poule » prend sa source dans une réflexion sur les formes artistiques contemporaines – le net.art, l’art interactif et l’art conceptuel – et sur les outils de communication contemporains. Les réseaux sociaux ont pris une place centrale dans les sociétés actuelles (particulièrement en Tunisie depuis la révolution), au point que la nature de la communication et des échanges s’est transformée en devenant plus dynamique mais moins « émotionnelle [1] ». C’est ce constat qui m’a conduit à investir Facebook comme un espace d’expérimentation et de partage de mes idées, de mes positions intellectuelles et de mes orientations esthétiques. « Ramzi et la Poule » s’inscrit dans cette logique en prenant la forme d’un groupe Facebook parodique et subversif, dont les publications (de statuts) évoluent au fil des réactions en offrant une critique humoristique et imaginaire de l’actualité politique et sociale.
Qu’elles relèvent de l’adhésion, du rejet ou de la fascination, ces réponses deviennent des éléments constitutifs de notre net.œuvre. « Publier » ne constitue donc pas un simple geste de diffusion, mais un choix stratégique et conceptuel : celui de m’adresser d’une manière directe et rapide à mon public (amis, artistes, collègues, et inconnus) et de créer les conditions d’une participation active, parfois conflictuelle. Ce qui m’intéressait était cette zone de friction, où la promesse d’interactivité se heurte à des comportements ambivalents et humains de sorte que les émotions s’y trouvent progressivement traduites, simplifiées et converties en codes binaires enregistrés, archivés et redistribués par les algorithmes des plateformes numériques. L’œuvre devient un révélateur du net.monde contemporain : d’un côté, elle favorise l’expression, la prise de parole et le partage ; de l’autre, elle rend visibles les problématiques liées à l’art contemporain (l’exposition, l’atelier de l’artiste, l’œuvre d’art, les valeurs esthétiques, etc.). « Ramzi et la Poule » est né aussi de ce constat, et de l’envie de créer une situation narrative capable de vulgariser une net.œuvre.
Le choix d’un humour paillard, empruntant à la tradition des fables animales et de la satire populaire, visait à instaurer une distance critique tout en maintenant une forte charge affective. Le récit n’était pas conçu comme un texte clos, mais comme une structure ouverte, destinée à se transformer au fil des réactions, commentaires et détournements qu’il suscitait. Les échanges (indignés, amusés ou excités) faisaient partie de l’œuvre, au point de devenir le véritable moteur d’une « esthétique du partage » continuelle.

B. L. – Poster sur votre page Facebook d’artiste universitaire une basse-cour qui met en scène votre avatar « Ramzi », dont les propos vulgaires et souvent obscènes invitent ses interlocuteurs – des poules, un coq et de nombreux autres animaux – à surenchérir dans le même registre, est une idée aussi incongrue que pertinente. Elle met en scène et en abymela ferme orwellienne (ORWELL : 2021) qu’est devenu notre monde. Un monde où nombre d’hommes politiques influents (Trump et Poutine revendiquant le prix d’excellence de l’insulte abjecte, raciste et genrée) vocifèrent des invectives stigmatisantes, qui poussent certains de leurs militants à « prendre d’assaut le Capitole » ou à « libérer l’Ukraine de ses nazis ». Par ailleurs, la violence est également présente dans des hashtags comme « balance ton porc » ou « écrase l’infâme » lancés par des communautés tout aussi partisanes et tout aussi persuadées d’être « le glaive de Dieu ». Est-ce ainsi qu’il faut comprendre l’usage redondant des mots grossiers et injurieux dans votre saynète ? Pouvez-vous préciser l’intention artistique de votre avatar, vous que tout le monde connaît comme une personne particulièrement courtoise et polie ?
R. T. – J’exploite des mots grossiers et injurieux parce qu’ils sont aujourd’hui devenus le langage dominant de l’espace public, politique et numérique. Ils attirent l’attention, provoquent et révèlent une violence déjà normalisée par les politiciens. Il me semble d’ailleurs paradoxal que l’on s’indigne de ces mots, alors que l’on tolère, voire banalise, des crimes odieux : violences, massacres, destructions de peuples entiers, guerres en Ukraine, dans la bande de Gaza, au Soudan, au Yémen, au Nigeria… L’histoire récente témoigne que la violence du monde dépasse largement celle du langage. Et pourtant, c’est souvent le langage qui est sommé de se taire…
La basse-cour que je mets en scène avec les animaux fonctionne comme une mise en abyme, mais aussi comme un refuge. Elle me permet de m’isoler dans mon jardin-atelier, de tourner le dos à la violence ambiante tout en refusant de l’ignorer. Cette réalité, je la convertis en images. Ma transposition poétique fait écho à notre réalité : une « démocrature » ! une « médiocratie » ! un monde où les cris, les insultes et les mots d’ordre remplacent la pensée, où la « simplification outrancière » tient lieu de discours politique. Derrière l’humour et la grossièreté, il y a également un miroir réflexif de cette dégradation du débat social. Ce miroir invite à « réenchanter le monde », à redonner du sens, de la poésie et de l’humanité à un monde souvent perçu comme abîmé par la violence, le cynisme, la domination ou la routine technocratique. Résister au désenchantement, c’est rouvrir l’imaginaire, recréer un lien entre les humains, avec les « bêtes », que je trouve souvent plus « sages ».
L’écran offre une forme de protection ou d’alibi qui libère les pulsions, donne du courage à la méchanceté, et transforme chacun en acteur désinhibé. Cette « schizophrénie du monde », qui dédouble la personnalité entre écran et hors-écran, m’intéresse précisément comme matière artistique pour dessiner mon « œuvre », comme Arman brûlait un piano (1967) pour en faire une sculpture. Il ne s’agit pas de détruire pour choquer, mais de transformer un geste, un excès, en œuvre… – pour moi, des mots en œuvre.
Bref, derrière cette cacophonie verbale, je revendique un horizon utopique : un monde sans frontières, sans domination politique, où le désir de participer primerait les identités closes et les violences symboliques. Si mes mots sont grossiers, c’est peut-être parce que le monde l’est ; et que l’art, parfois, ne peut être propre qu’en mettant les mains dans le cambouis.
B. L. – C’est ce que Nietzsche, si on veut bien comprendre sa pensée de l’éternel retour, n’a de cesse de marteler : l’homme crée des œuvres d’art pour ne pas mourir de la vérité… que seul l’art ose dévoiler. Loin d’être une évasion dans l’irréel, comme le psalmodie une vieille antienne philosophique idéaliste, ou un divertissement distinctif ennuyeux comme le pensent beaucoup de nos contemporains, la mimesis de l’art ne « double » le réel que pour nous permettre de mieux comprendre son « idiotie » (ROSSET : 1976), irréductiblement complexe et tragique. Si l’art nous rend plus forts, c’est en nous invitant non pas à fuir le monde, mais à le poïétiser, à le rendre plus beau ; et ce pour tous les êtres vivants. N’est-ce point l’ambition de ta ferme aux animaux interactive in progress : mettre en évidence la violence d’une « éco(s)cène » où les êtres ne survivent qu’en tuant les plus faibles (Darwin) pour initier une « anthropo(s)cène » toujours plus poétique et inclusive ? Si l’homme ne peut habiter le monde qu’en « poïète », pouvez-vous nous décrire plus précisément le monde poétique que souhaite mettre en œuvre votre conte animalier en distinguant ses acteurs principaux ? Ramzi ? Le Coq voluptueux ? Les Poules ?…
R. T. – Il me paraît clair que l’art n’a pas vocation à résoudre les problèmes de l’humanité…, pas plus que le langage ! Et peut-être faut-il qu’il en soit ainsi, car c’est dans cette non-résolution que l’œuvre survit, à travers des lectures polysémiques qui se reconfigurent selon les époques, les cultures et les regards. L’histoire de l’art se construit elle-même dans cette dynamique interprétative.
La crise de l’« aura », dont parlait Walter Benjamin, a beaucoup changé avec les mutations technoscientifiques, de la photographie à l’intelligence artificielle générative. Ces transformations m’inscrivent dans un espace critique situé à l’intersection de l’art et de l’anti-art, où l’interprétation de mon œuvre-conte excède la question de la reproductibilité technique. C’est là que se situe notre texte comme œuvre vivante, espace de projection et de tension. « Ramzi et la Poule » met en scène un monde traversé par les logiques de domination propres à notre « anthropo(s)cène », héritière d’une violence darwinienne. Mais l’objectif n’est pas de naturaliser cette violence ; il est de la révéler pour la transformer. « Ramzi » incarne l’artiste qui souffre, prisonnier de ses contradictions : à la fois auteur, personnage et universitaire. Le Coq représente la posture, l’affirmation, la performativité du pouvoir – parfois ridicule, parfois inquiétante. Les Poules forment le chœur multiple : mémoire collective, vulnérabilité, mais aussi résistance silencieuse. L’Œuf symbolise la dialectique entre fin et recommencement…
Dans cette perspective, inspirée à la fois par Camus (la lucidité face à l’absurde) et par la pensée critique du pouvoir (Foucault), l’œuvre devient un espace où le corps, le désir et l’autorité se rejouent symboliquement. Le langage, suivant l’idée ricœurienne du « surplus de sens » (RICŒUR : 1976), y agit comme matière plastique : il déborde toujours l’intention première.
Si l’homme ne peut habiter le monde qu’en poète, alors ma net.ferme permet d’ouvrir cet espace : non pour fuir le réel, mais pour le poétiser, le déplacer, et l’élargir vers un horizon plus inclusif !

B. L. – Nombre de penseurs affirment que notre monde est « désenchanté ». Depuis que l’histoire est parvenue à son terme dans « le paradis d’une démocratie libérale, où tout un chacun peut faire tout ce qui lui plaît » (Francis Fukuyama), ce monde n’a qu’un mot d’ordre : « divertissez-vous ». En 1950, il y avait 20 millions de touristes ; en 2026, ce sont quasiment trois milliards de touristes qui parcourent un monde sans frontières rivalisant de parcs d’attractions. Toutefois, tel l’homme-pluvier du Philèbe, l’homo touristicus est le plus souvent insatisfait, car il n’a de cesse d’excréter ce qu’il vient d’ingurgiter, sans prendre le temps de le digérer. À chaque tour du monde, il se découvre plus vide, désabusé, désenchanté. Maurizio Cattelan le représente en bandes de pigeons fientant où bon leur semble, Wim Delvoye en cloaca puante, Jeff Koons en puppies versatiles, ORLAN en femmes-sandwichs bariolées.
Peter Sloterdijk est, à mes yeux, le penseur le plus profond de ce désenchantement du monde, car il en fait remonter la généalogie aux Lumières (SLOTERDIJK : 1987). C’est-à-dire à ce moment kantien où l’homme « critique » toutes les illusions transcendantales qui ont jusqu’alors ordonnancé sa vie. En prenant conscience que le monde n’a pas d’autre raison d’être que celles qu’il lui donne, l’« homme critique » serait condamné à être un imposteur « cynique » au rabais. Fini le temps des cathédrales élevant toujours plus haut leurs flèches dans le ciel ! Si Sloterdijk s’efforce de distinguer deux types de cynisme : celui, mauvais, du « Grand Inquisiteur » (Dostoïevski, Les Frères Karamazov), qui donne le bonheur à son peuple en l’asservissant, et celui, bon, de l’artiste à l’humour dadaïste qui préfère l’angoisse de la liberté à la fadeur du bonheur, ces deux cynismes sont inextricablement liés. Car c’est in fine le plus fort qui gagne toujours, alors même qu’il est, selon la typologie nietzschéenne, le plus faible. D’où ma question : comment réenchanter le Ramzi de votre fable, qui « souffre, prisonnier de ses contradictions », les « poules prostituées » heureuses d’être soumises au « coq grand baiseur », et tous les animaux de votre ferme ? Vous évoquez à juste titre la lucidité admirable de l’œuvre de Camus. Tous ses personnages oscillent entre l’indifférence coupable de Meursault, qui meurt étranger au monde, et la joie de vivre des adolescents de Tipasa « habitée par des dieux » qui « parlent dans le soleil » (« Noces à Tipasa », in CAMUS : 1950).
Si votre net.art in progress est le double d’un monde absurde, désenchanté et cynique qui ne croit plus qu’en la loi du coq chantant le plus fort, comment peut-il nous inviter à célébrer de nouvelles « noces » avec un monde qui est aussi devenu, du fait du fabuleux partage exponentiel du sensible numérique, plus cultivé, divers, et métissé ?
R. T. – Je crois que le passage de l’« homme critique » à l’« homme cynique » résonne avec « Ramzi et la Poule », car la société moderne est marquée par un cynisme généralisé que Sloterdijk décrit comme une « fausse conscience éclairée ». « Ramzi », prisonnier de ses contradictions, ne peut être « réenchanté » qu’en transformant ces tensions en puissance communicationnelle, en esthétique du partage ! L’œuvre devient un processus qui empêche l’imagination de se figer. Elle incite le public à agir, à tisser des liens dans un univers complexe où les valeurs se reconfigurent vers un monde « naïf », libéré de la domination financière qui régit encore trop souvent les choix faits dans les expositions classiques.
Dans notre net.ferme, « Ramzi » – à la fois artiste, chercheur et personnage principal – devient un autoportrait critique, tandis que les autres animaux sont confrontés à une forme d’imposture cynique. Cette présence centrale transforme l’expérience du « spect-lecteur » en processus d’imagination et d’élaboration du sens, là où l’observation devient participation, et la distance critique, engagement ! Mon autoportrait (à travers le personnage de « Ramzi ») déclenche rapidement les interactions du public, devenant un instrument de réflexion, un point de bascule où la connaissance se mue en action, où le regard critique ouvre une brèche dans la logique du plus fort et invite à repenser nos rapports au monde et aux autres. Les Poules « heureuses d’être soumises », le Coq « grand baiseur », les Corbeaux « sentinelles de l’ombre », le Hibou « juge », les Fourmis, les Mouches, etc., ne sont pas des modèles, mais des figures critiques qui mettent en scène des mécanismes de pouvoir, de dépendance, de désir, d’obéissance et de domination structurant encore nos sociétés (des mécanismes que le public peut aisément reconnaître et projeter dans sa propre réalité). Les réenchanter ne signifie pas les embellir, mais rendre visible la théâtralité de ces rapports : montrer que le pouvoir est une mise en scène, fragile et réversible ! Là se situe la première brèche dans le cynisme – mémoire collective, art partagé et, encore, art de masse.
« Ramzi et la Poule » cherche également à introduire une faille dans la logique du plus fort. Cette faille ouvre un espace de réflexion, un passage vers une lecture du logos inspirée de la déconstruction derridienne, où le sens se déplace, se fragmente et se réinvente. Réenchanter ne signifie pas ajouter du merveilleux au monde ni restaurer des illusions transcendantales ; il s’agit plutôt de réanimer les relations de manière conceptuelle dans un univers saturé d’images et d’événements accélérés (je rappelle le partage d’informations autour de l’« île d’Epstein »). L’interactivité qui en découle dans « Ramzi et la Poule » ne cherche pas à produire plus de flux, mais à engager le spectateur, à le déplacer de la posture de simple navigateur-consommateur vers celle de coauteur du sens. Si le numérique peut produire du cynisme et du vacarme, il permet aussi une circulation élargie du sensible, des voix métissées, des rencontres inattendues. Mon travail tente d’habiter cette ambivalence. Comme chez Camus, il s’agit de reconnaître l’absurde sans renoncer à la célébration. Entre l’indifférence de Meursault et la lumière de Tipasa, je cherche un espace où les humains aient envie de participer à la création d’un monde fraternel. Réenchanter, dès lors, n’est pas nier le désenchantement du monde ; c’est décider de créer malgré lui. C’est rendre à chacun la possibilité d’y participer autrement ! Non plus comme consommateur du monde, mais comme acteur conscient de sa transformation…

B. L. – Cette thèse me plaît beaucoup. Il nous faut donc imaginer Ramzi et tous les animaux de la ferme heureux. Tragiquement heureux, ai-je envie de préciser avec le Sisyphe absurde de Camus relu à travers le prisme de l’homme critique-cynique de Sloterdijk ! Si l’idée d’un paradis merveilleux « dans le ciel », « demain » ou « hier » apparaît aujourd’hui comme un miroir aux alouettes qui a servi d’« opium du peuple », il n’y a pas lieu de s’en attrister, mais bien au contraire de s’en réjouir. Si nous ne croyons plus qu’un Big Brother providentiel – religieux, idéologue ou scientifique – puisse faire entrer ses fidèles dans ce paradis, tant mieux. Cela veut dire que nous croyons désormais que c’est aux artistes qu’il revient de créer des œuvres qui, tout en donnant à voir le monde sensible tel qu’il est dans son « idiotie » irréductible et contradictoire, l’« ensoleillent » (GRACIÁN : 1980) ou le « transfigurent » (DANTO : 1989 et 1998). Comment ? Non plus en s’appropriant la posture du Grand Homme pour créer des œuvres sacralisées et fétichisées exposées dans des salles de vente ou musées tout aussi sacralisés et fétichisés. Mais, tout au contraire, en invitant l’« homme du commun » (DUBUFFET : 1973) à libérer son énergie « dadao-fluxus » créatrice pour participer à la mise en œuvre d’un monde qui a pris conscience qu’il n’est qu’un monde de l’art, et qu’il n’y a pas d’autre monde que des mondes de l’art, tout aussi artificiels et artificieux les uns que les autres ! « [L]a fin de l’art est la fin de l’art. Il n’y a plus d’autre endroit où aller » (DANTO : 1993, p. 260). Tous artistes enchanteurs et enchantés, donc ? Si l’art apparaît aujourd’hui comme le fondement du monde (Nietzsche), tous les mondes de l’art (Nelson Goodman) se valent-ils ?
R. T. – L’art ne nie pas l’absurdité du monde, il la transforme en un lieu d’expérience sensible où le « tout » se pense et se fabrique d’une manière performative. C’est-à-dire que l’aura de l’œuvre d’art participative ne descend plus verticalement du génie vers le public, mais se réalise par une poïétique horizontale relationnelle. La question n’est donc pas de savoir s’il existe aujourd’hui un art qui fabrique le monde, mais de comprendre selon quel régime il opère, et comment il « artialise » un monde anesthésié ou intensifié.
Le Cri de Munch est un tableau qui me touche, car il exprime la souffrance et l’extase en laissant affleurer la tension cachée du monde. Cette ambiguïté – entre la douleur de Perséphone, l’exaltation de Dionysos, le cri d’Écho, le silence d’Isis – porte une tension profonde qui se déploie dans « Ramzi et la Poule » à travers une joie qui dissimule une tension, une fragilité, parfois une souffrance qui dépasse le simple humour noir.
Mon travail ne cherche pas à produire un monde alternatif clos, cohérent, séduisant. Il cherche au contraire à explorer les mécanismes de fabrication du monde. La net.ferme n’est pas un univers à habiter passivement, mais un art en réseau qui, parce qu’il rend visible son propre artifice, offre à tout un chacun la possibilité d’interagir, en transformant le spectateur en opérateur de sens !
C’est là que se situe « Ramzi et la Poule », dans un monde à la fois virtuel et imaginaire qui rend à chacun le pouvoir de le réenchanter en rouvrant ses failles, en déjouant ses évidences et en réactivant, au cœur même de son artifice, une expérience interactive du sensible. Un monde qui enchante véritablement n’est pas un monde qui console, mais un monde qui intensifie la présence au réel dans son absurdité même.
Le réenchantement n’est pas une restauration du sacré, ni un retour nostalgique, mais une capacité à voir d’une manière plus profonde notre monde. Il ne s’agit pas de faire croire à un autre monde, mais de montrer que le monde est toujours en train de se construire – et que chacun peut y contribuer à sa façon. Ainsi, si « l’art apparaît aujourd’hui comme le fondement du monde », alors la responsabilité de l’artiste est fondamentale. Il ne s’agit pas de reproduire le monde mais de contribuer à sa reconfiguration en puisant dans l’actualité – matière vive du réel – des éléments qui esquissent cette transformation culturelle et sociale ; ce qui fait de l’œuvre un lieu d’expérimentation collective…
Tous les mondes de l’art ne se valent pas : certains endorment, d’autres réveillent ! Et c’est dans cette pluralité de réceptions et d’interactions que se joue, me semble-t-il, l’émergence d’un enchantement lucide plutôt que cynique. Un activisme consciencieux qui permet à notre net.œuvre de se développer dans une « esthétique du partage » allant au-delà des simples interactions virtuelles pour s’inscrire dans des pratiques artistiques concrètes[2]. « Ramzi et la Poule » cherche à rendre visible le monde – à l’affût des actualités – et à réactiver l’imaginaire et le sens social de chacun pour comprendre les dynamiques complexes qui régissent la vie en communauté. Il ne s’agit donc pas de créer un monde alternatif de consolation, mais d’intensifier le rapport critique au réel !
À travers l’humour grinçant de ma net.œuvre, qui s’inscrit dans la continuité de l’art social activiste du dadaïsme surréaliste, le spectateur est invité à devenir l’acteur d’une expérience collective et interactive. L’œuvre transforme les contradictions, le chaos, les tensions et les absurdités du monde contemporain en une puissance artistique et poétique interactive. L’enchantement surgit de ce sentiment de liberté, puissance et joie que tout un chacun éprouve lorsqu’il se sent cocréateur de notre monde cybernétique.

Notices biographiques
Ramzi Turki est maître de conférences HDR à l’ISIMS (université de Sfax), docteur HDR de l’université Bordeaux-Montaigne, ancien vice-directeur, directeur des études et des stages à l’ISAMM (université de Monastir), responsable de l’axe « Arts visuels, design et nouvelles technologies » du laboratoire « Langage et traitement automatique » de l’université de Sfax. Il est artiste du multimédia et des réseaux. Il a publié des ouvrages et des articles variés sur les arts numériques, le net.art et les TIC. Engagés dans le numérique et les réseaux, Ramzi Turki et Cécile Croce ont fondé un groupe international de travail pour développer une Encyclopédie numérique des couleurs (https://encyclopedienumeriquedescouleurs.com/).
Bernard Lafargue est rédacteur en chef de Figures de l’art et critique d’art.







