L’environnement médiatique du flâneur : perception située et enchantement algorithmique

Visualisation d’une ville-interface et d’un environnement perceptif computationnel. Réalisation personnelle avec l’intelligence artificielle.

Résumé

À l’ère des technologies connectées, l’expérience urbaine se reconfigure au sein d’un environnement où les dispositifs numériques participent à l’orientation des parcours, à la sélection des informations perceptives et à la modulation de l’attention. À partir de la figure du flâneur, cet article examine une situation analytique de marche associant navigation géolocalisée et écoute médiatisée. Il articule une relecture historique du flâneur benjaminien à une approche post-phénoménologique fondée sur les relations d’incarnation et d’arrière-plan décrites par Don Ihde. L’analyse montre que ces dispositifs ne déterminent pas directement les conduites, mais rendent certains parcours, certaines informations et certaines possibilités d’action plus immédiatement disponibles que d’autres. Nous appelons « enchantement algorithmique » la condition perceptive dans laquelle les médiations computationnelles tendent à s’effacer derrière l’impression d’une expérience fluide, immédiate et apparemment autonome. La ville-interface apparaît ainsi comme un environnement où les conditions d’exercice de l’autonomie du flâneur se trouvent partiellement reconfigurées par des opérations de calcul, de sélection et d’anticipation.

Mots-clés : flâneur, médiation numérique, ville-interface, enchantement algorithmique, opacité computationnelle, post-phénoménologie.

Abstract

At a time when connected technologies increasingly shape everyday urban experience, the city is no longer perceived solely through immediate sensory engagement but through digital devices that orient movement, select perceptual information, and modulate attention. Drawing on the figure of the flâneur, this article examines an analytical case of walking combining geolocated navigation and technologically mediated listening. It brings together a historical reinterpretation of Benjamin’s flâneur with a postphenomenological approach based on Don Ihde’s embodiment and background relations. The analysis argues that these technologies do not directly determine the flâneur’s actions; rather, they make certain routes, pieces of information, and possibilities for action more immediately available than others. We define algorithmic enchantment as the perceptual condition in which computational mediations gradually disappear behind the impression of a seamless, immediate, and apparently autonomous experience. From this perspective, the interface city emerges as an environment in which the conditions for the exercise of the flâneur’s autonomy are partially reconfigured through processes of computation, selection, and anticipation.

Keywords: flâneur, digital mediation, interface city, algorithmic enchantment, computational opacity, postphenomenology.

L’environnement médiatique du flâneur : perception située et enchantement algorithmique

The Media Environment of the Flâneur: Situated Perception and Algorithmic Enchantment

Introduction

Les déplacements urbains s’effectuent aujourd’hui dans un environnement où les dispositifs numériques participent de plus en plus souvent à l’organisation de la perception. Lorsqu’un piéton traverse un espace urbain en suivant les indications d’un système de navigation géolocalisée tout en portant des écouteurs qui captent et restituent une partie de l’environnement sonore, son expérience de la ville ne relève plus uniquement d’une perception immédiate de l’espace. Elle se trouve en partie configurée par des médiations computationnelles qui interviennent dans la sélection des informations, l’orientation du parcours et les conditions d’écoute, tandis que leur action tend à s’effacer derrière l’impression d’une expérience fluide et naturelle.

Cette évolution invite à reconsidérer la figure du flâneur. Chez Walter Benjamin, le flâneur incarne un mode historique de perception propre à la modernité urbaine. Dans les environnements urbains contemporains, la posture perceptive qui lui est associée ne disparaît pas, mais se trouve reconfigurée par des dispositifs numériques qui interviennent sur les conditions mêmes de l’attention, de l’orientation et de la mobilité. Les travaux sur la ville numérique se sont surtout attachés aux infrastructures, aux interfaces et aux systèmes de calcul qui organisent l’espace urbain. Ce qui retient ici notre attention est un phénomène plus discret : ces médiations peuvent orienter le regard, le parcours et les possibilités d’action sans devenir pour autant un objet explicite de perception. Nous partirons d’une situation analytique de marche dans laquelle un piéton suit des indications de navigation géolocalisée tout en utilisant des écouteurs dotés d’une fonction de restitution de l’environnement sonore. Ainsi, dans cet article, nous focalisons notre analyse sur une situation de marche construite à partir de deux fonctions techniques identifiables dans les usages urbains contemporains : la première est le guidage géolocalisé par indications successives ; la seconde est la restitution de l’environnement sonore par des écouteurs équipés de microphones extérieurs. Cette situation ne constitue pas le compte rendu d’une enquête auprès d’usagers. Elle fonctionne plutôt comme un cas critique, destiné à comparer deux formes de médiation qui peuvent accompagner simultanément la marche. Il ne s’agit donc pas de présumer l’uniformité de leurs effets selon les appareils, leurs paramétrages, les configurations urbaines ou les pratiques des usagers. La méthode consiste d’abord en une relecture historique du flâneur benjaminien, puis en une analyse post-phénoménologique des relations d’incarnation et d’arrière-plan telles que décrites par Don Ihde. Notre objectif est d’examiner la manière dont ces dispositifs reconfigurent les conditions de perception de l’expérience urbaine. Nous faisons l’hypothèse que la navigation géolocalisée et l’écoute médiatisée ne réduisent pas l’autonomie du flâneur par une détermination directe de ses conduites. Elles modifient plutôt les conditions dans lesquelles certains parcours, certaines informations et certaines possibilités d’action deviennent plus immédiatement disponibles que d’autres. Nous appelons « enchantement algorithmique » la condition perceptive dans laquelle des opérations computationnelles de sélection, d’anticipation et d’orientation exercent d’autant plus discrètement leurs effets qu’elles cessent d’être perçues comme des médiations techniques et se confondent avec les conditions ordinaires d’une expérience fluide, immédiate et apparemment autonome. Il ne s’agit donc pas d’étudier les performances techniques des dispositifs numériques, mais de comprendre comment ils réorganisent les régimes perceptifs contemporains sans se rendre explicitement présents à la conscience de l’usager.

Nous montrerons d’abord comment la figure du flâneur permet d’historiciser les transformations des régimes perceptifs urbains. Nous examinerons ensuite la situation analytique retenue à partir des relations d’incarnation et d’arrière-plan définies par Don Ihde, afin de comprendre comment la navigation géolocalisée et l’écoute médiatisée s’intègrent à l’expérience ordinaire de la marche. Enfin, nous analyserons la ville-interface comme un environnement computationnel dans lequel la transparence perceptive des dispositifs repose paradoxalement sur l’opacité de leurs opérations, avant de préciser la portée esthétique et critique du concept d’enchantement algorithmique.

Le flâneur comme sujet médiatisé

La figure du flâneur ne renvoie pas seulement à un type social ou à une pratique libre de la promenade. Chez Walter Benjamin, elle désigne également une forme historiquement située de perception, inséparable des transformations matérielles et visuelles de la ville moderne[1]. Les passages couverts et les vitrines ne forment pas seulement le cadre matériel de la promenade. Ils imposent des rythmes, des directions du regard et des formes de sollicitation qui orientent déjà la manière dont le promeneur découvre la ville. Son attention se déplace au gré des marchandises exposées, des surfaces vitrées et des scènes urbaines qui se succèdent. La flânerie ne repose donc pas sur un regard entièrement libre : elle se développe au sein d’un espace qui distribue les objets visibles et organise leur apparition.

Cette lecture conduit à remettre en question une conception du flâneur fondée sur l’idée d’une perception immédiate de la ville. Comme le montre Marit Grøtta, sa perception ne peut être réduite à une simple observation « à l’œil nu », car elle est déjà encadrée par les médias visuels de son époque[2]. Journaux illustrés, photographie, vitrines commerciales et dispositifs optiques participent à la constitution d’un régime perceptif spécifique dans lequel les manières de voir, de regarder et de porter attention sont historiquement configurées. Anne Friedberg a notamment montré comment la vitrine et les pratiques de consommation visuelle transforment le regard mobile du citadin moderne et articulent déplacement, spectacle et désir marchand (FRIEDBERG : 1993). Jonathan Crary a, de son côté, montré que l’attention moderne ne relève pas d’une faculté naturelle et stable, mais d’une configuration produite par les dispositifs techniques, optiques et spectaculaires du XIXe siècle (CRARY : 1999).

Une telle perspective permet d’inscrire la flânerie dans une histoire plus large des médiations urbaines. La différence entre le flâneur du XIXe siècle et le flâneur d’aujourd’hui ne réside donc pas dans le passage d’une perception immédiate à une perception médiatisée. Ce qui change est moins l’existence des médiations que leur fonctionnement, leur échelle et la difficulté croissante à en saisir les opérations. Les vitrines, les passages ou les dispositifs optiques de la modernité orientaient déjà certaines formes d’attention. Les technologies numériques prolongent cette histoire, mais elles interviennent désormais par des opérations computationnelles intégrées au déplacement lui-même, et les opérations tendent à devenir perceptivement transparentes. Elles accompagnent directement le déplacement, proposent une direction, filtrent certaines informations et modifient les conditions de possibilité de certaines actions. La navigation géolocalisée et l’écoute algorithmique s’inscrivent donc dans une histoire plus ancienne des médiations urbaines, mais elles déplacent leur mode d’action. Une partie des opérations computationnelles est désormais assurée par les dispositifs pendant la marche, sans apparaître clairement à l’usager, qui n’a qu’un accès limité aux calculs organisant son expérience.

La ville-interface et la programmation des conditions perceptives

Cette transformation historique des médiations urbaines se manifeste aujourd’hui dans l’intégration des technologies numériques aux pratiques ordinaires de déplacement. La ville contemporaine ne peut plus être considérée comme un simple espace matériel au sein duquel les individus circulent et observent leur environnement. Dans de nombreuses situations ordinaires, les déplacements, l’orientation et l’accès aux informations urbaines sont désormais médiatisés par des systèmes de localisation, de calcul et de transmission de données. Cette imbrication correspond à ce que Scott McQuire désigne comme l’émergence d’une media city, caractérisée par l’articulation entre des médias, des réseaux d’information et des espaces urbains eux-mêmes (MCQUIRE : 2008, p. VII). Les dispositifs numériques ne restent donc pas extérieurs à l’expérience de la ville : ils prennent part à la manière dont l’espace est parcouru, perçu et interprété.

La relation entre la technologie et la perception doit alors être repensée. Dans une perspective post-phénoménologique, la technologie ne constitue pas un instrument neutre simplement placé entre un sujet et le monde. Elle transforme la relation dans laquelle elle intervient et modifie la manière dont certains aspects de l’environnement deviennent perceptibles ou pertinents pour l’action (IHDE : 2009, p. 44). La perception urbaine ne peut donc être séparée des dispositifs qui accompagnent l’orientation, redistribuent l’attention ou donnent accès à certaines informations au cours du déplacement. La figure contemporaine du flâneur sera ici examinée à partir de telles situations ordinaires de marche médiatisée. Don Ihde désigne par embodiment relation, ou relation d’incarnation, une configuration dans laquelle le dispositif est moins éprouvé comme un objet extérieur que comme le moyen à travers lequel le monde est perçu (IHDE : 1990, p. 72-73). Les recherches récentes de Nicola Liberati sur les ordinateurs portés prolongent cette analyse en montrant que les wearable technologies ne se limitent pas à accompagner le corps, mais participent à la constitution de nouvelles formes de relation entre corps, dispositif et environnement (LIBERATI : 2020). Dans cette situation, le flâneur n’est pas d’abord attentif aux écouteurs eux-mêmes. Son attention se porte sur la circulation, les voix ou les autres indices sonores qui accompagnent son déplacement. Le dispositif ne cesse pas d’intervenir ; il conditionne toujours cette manière d’entendre l’environnement. Selon les fonctions activées, certains sons sont renforcés, d’autres atténués, avant même que le flâneur ne les perçoive. L’impression d’un accès direct à l’environnement sonore repose ainsi sur une médiation dont les opérations restent le plus souvent en retrait de l’attention.

Cette médiation ne relève toutefois pas de la seule relation d’incarnation. Don Ihde décrit également une background relation, ou relation d’arrière-plan, dans laquelle la technologie n’est plus directement thématisée comme un objet d’usage, mais participe de manière diffuse à la situation dans laquelle le sujet agit (IHDE : 1990, p. 108-109). Une application de navigation permet d’observer plus concrètement cette relation d’arrière-plan. Pendant la marche, l’usager regarde ponctuellement une indication avant de poursuivre son déplacement. Entre deux consultations, il n’a généralement aucune raison de s’interroger sur les opérations de localisation, de calcul d’itinéraire ou d’actualisation qui rendent ces indications possibles. Pourtant, ces opérations continuent de produire leurs effets : elles peuvent conduire à proposer un autre itinéraire, à mettre en avant certains repères ou à réviser la direction à suivre en fonction des nouvelles informations disponibles. L’environnement computationnel ne se présente donc pas toujours comme un ensemble d’objets techniques identifiables. Il agit aussi depuis l’arrière-plan de l’expérience, à travers les informations et les orientations qui accompagnent le flâneur. Cette activité ne se réduit toutefois pas à une médiation qui ne prendrait sens qu’au moment de la relation avec l’usager. Dmytro Mykhailov et Nicola Liberati proposent de réintroduire la notion d’intentionnalité technologique afin de décrire la manière dont les technologies peuvent également agir, se connecter à d’autres systèmes et produire des effets en dehors de l’attention immédiate du sujet (MYKHAILOV et LIBERATI : 2023). Cette perspective permet de mieux saisir les opérations de localisation, d’actualisation et de calcul qui se poursuivent sans constituer un objet focal de perception.

Dans cette perspective, la ville contemporaine peut être envisagée comme une forme de « ville-interface ». Cette notion ne désigne pas seulement la multiplication des écrans ou des objets connectés dans l’espace urbain. Elle renvoie à une situation dans laquelle l’accès à la ville se trouve, dans de nombreux usages ordinaires, médiatisé par des opérations de localisation, de calcul et de traitement de données. Une application de navigation, par exemple, ne fournit pas uniquement une représentation cartographique de l’espace. Elle propose un itinéraire, signale un changement de direction et peut réviser le parcours en fonction des informations disponibles. L’espace urbain se présente alors comme un milieu susceptible d’être continuellement interprété et actualisé par des systèmes computationnels (MCQUIRE : 2016)[3]. Cette articulation entre logiciel et spatialité rejoint l’analyse de Rob Kitchin et Martin Dodge, pour lesquels le code ne se contente pas de fonctionner dans un espace préexistant, mais participe à la production de cet espace en reconfigurant les pratiques, les infrastructures et les possibilités d’action qui s’y déploient (KITCHIN et DODGE : 2011, p. 16-18). L’écoute médiatisée participe de cette même transformation. Lorsqu’un flâneur utilise des écouteurs capables de restituer l’environnement sonore, son rapport à la rue dépend aussi des microphones, des paramètres de restitution et des traitements activés par le dispositif. L’expérience ne résulte donc ni du seul environnement matériel ni du seul appareil, mais de la relation qui se forme entre le corps en mouvement, le dispositif et la situation urbaine (IHDE : 2007, p. 243-249). Cette imbrication peut également être comprise à partir de ce que Nicola Liberati décrit comme un entrelacement du numérique et du monde quotidien. Les dispositifs numériques ne constituent pas seulement des objets extérieurs ajoutés à l’expérience, mais participent à la manière dont le monde se donne perceptivement et pratiquement au sujet (LIBERATI :2024).

L’enchantement algorithmique ne désigne donc pas une simple fascination pour les technologies numériques. Il renvoie à une condition perceptive spécifique dans laquelle la médiation technique cesse d’apparaître comme telle et se confond avec le déroulement ordinaire de l’expérience. Le flâneur contemporain peut avoir le sentiment de choisir librement son parcours, d’accéder directement à son environnement sonore ou de se déplacer de manière autonome, alors même que certaines de ses possibilités sont préalablement organisées par les systèmes qu’il utilise. L’enchantement tient précisément à cet écart entre l’impression d’immédiateté et la présence d’opérations techniques qui demeurent en retrait de l’attention. Cette autonomie perceptive ne disparaît pas, mais elle s’exerce dans un environnement déjà structuré par des architectures numériques intégrées à l’espace urbain (SADIN : 2015, p. 62-63 et 164).

L’enchantement algorithmique : transparence d’usage et opacité computationnelle

L’opacité qui caractérise l’enchantement algorithmique ne tient pas à l’invisibilité matérielle des dispositifs. L’écran, les écouteurs ou les indications fournies par l’interface peuvent demeurer perceptibles. Ce qui échappe plus facilement à l’attention, ce sont les opérations par lesquelles une information est sélectionnée, un itinéraire proposé ou un environnement sonore restitué. Il convient dès lors de distinguer la transparence d’usage, qui permet au dispositif de s’intégrer au déroulement ordinaire de l’action, de l’opacité computationnelle, qui limite l’accès de l’usager aux processus organisant cette action. L’enchantement se forme dans l’articulation de ces deux dimensions : l’expérience paraît simple et immédiate au moment même où les conditions techniques de sa production demeurent difficiles à saisir.

Cette distinction permet de préciser la portée de la « boîte noire » analysée par Frank Pasquale. L’opacité ne signifie pas que le dispositif est absent du champ visuel, mais que les critères, les données et les procédures qui produisent ses résultats restent difficilement accessibles à l’usager (PASQUALE : 2015, p. 3 et 6-7). Dans le cas d’une application de navigation, l’itinéraire proposé apparaît sous la forme d’une indication immédiatement utilisable, alors que les paramètres ayant conduit à ce choix ne sont pas nécessairement connus. Cette opacité peut relever de la complexité technique du système, mais aussi de choix institutionnels ou économiques concernant l’accès aux données et aux modes de calcul. La simplicité de l’interface ne supprime donc pas la médiation ; elle en concentre les effets dans un résultat que l’usager peut suivre sans en connaître les modalités de production.

Pendant la marche, il n’est pas nécessaire que l’écran demeure constamment consulté. Le flâneur ne consulte l’écran qu’à certains moments, par exemple lorsqu’il approche d’un croisement ou lorsqu’un signal sonore l’invite à vérifier sa direction. Entre ces moments, le calcul de l’itinéraire continue pourtant de s’actualiser sans devenir un objet d’attention. L’expérience de la marche conserve ainsi une impression de continuité, alors que les opérations qui produisent les indications demeurent largement en retrait.

Une situation analogue peut être observée avec des écouteurs dotés d’une fonction de restitution de l’environnement sonore. Le flâneur continue d’entendre les véhicules, les conversations ou les signaux sonores utiles à son déplacement, mais il ne prête généralement pas attention aux microphones, aux traitements numériques ou aux réglages qui rendent cette restitution possible. L’écoute paraît immédiate alors qu’elle repose sur une série d’opérations techniques qui restent en retrait. Le traitement ne détermine pas entièrement ce que l’usager entend, mais il participe aux conditions d’audibilité de la situation. Navigation et écoute ne produisent donc pas les mêmes effets, mais elles ont en commun de transformer une médiation complexe en une expérience immédiatement praticable.

Cette pré-orientation ne doit pas être confondue avec une détermination complète du comportement. Elle agit plutôt en distribuant inégalement les possibilités offertes au sujet et en sollicitant son attention à certains moments du parcours[4]. Les analyses d’Éric Sadin permettent de comprendre cette intervention anticipatrice des systèmes numériques, lorsqu’ils proposent une action avant même que l’usager ne formule explicitement son besoin[5]. De son côté, Jonathan Crary montre que les environnements contemporains soumettent l’attention à des sollicitations de plus en plus continues[6]. Appliquées à la marche urbaine, ces perspectives invitent à examiner la manière dont les dispositifs réduisent certains temps d’hésitation, attirent l’attention vers des signaux précis et rendent certaines décisions plus immédiatement disponibles. Elles ne permettent cependant pas de conclure à la disparition de toute rêverie, de toute distraction ou de toute capacité de détournement. Cette organisation de l’attention ne relève pas seulement d’un effet secondaire de l’interface. Les dispositifs de guidage répondent également à des objectifs d’optimisation des parcours, de continuité des déplacements et, selon les systèmes considérés, d’amélioration du fonctionnement des réseaux de mobilité. À l’échelle individuelle, ils proposent au marcheur une action immédiatement disponible ; à l’échelle collective, la multiplication de ces orientations peut participer à la distribution et à la régulation des flux de mobilité[7]. Cette finalité ne permet pas de réduire toute expérience urbaine à une logique de gestion, mais elle rappelle que la fluidité perceptive offerte à l’usager répond aussi à des objectifs opérationnels inscrits dans la conception des systèmes.

La ville-interface ne supprime donc ni la médiation ni l’autonomie du sujet. Elle modifie plutôt les conditions dans lesquelles cette autonomie s’exerce. Les opérations computationnelles restent actives sans devenir pour autant un objet explicite de l’attention, tandis que leurs résultats s’intègrent aux gestes ordinaires du déplacement. L’enchantement algorithmique ne tient pas à une disparition réelle de la technique, mais au fait que sa présence devient compatible avec une impression de continuité, de simplicité et d’initiative personnelle[8]. Le flâneur contemporain demeure capable de s’écarter d’un itinéraire, d’ignorer une indication ou de déplacer son attention. Cependant, cette liberté s’exerce désormais au sein d’un environnement où certaines possibilités ont déjà été rendues plus visibles, plus audibles ou plus immédiatement praticables que d’autres.

Conclusion

L’analyse menée à partir de cette situation de marche permet de confirmer l’hypothèse formulée en introduction. La navigation géolocalisée et l’écoute médiatisée ne déterminent pas directement les conduites du flâneur et ne suppriment pas sa capacité à s’écarter d’un itinéraire, à déplacer son attention ou à interpréter autrement son environnement. Elles interviennent néanmoins dans la distribution des possibilités perceptives et pratiques en rendant certains parcours, certains repères ou certains éléments sonores plus immédiatement disponibles que d’autres. L’autonomie du sujet ne disparaît donc pas, mais s’exerce à l’intérieur de conditions techniques qui contribuent à organiser la situation.

La figure du flâneur permet d’inscrire cette transformation dans une histoire plus longue des médiations urbaines. Le flâneur du XIXe siècle évoluait déjà dans un espace structuré par différentes médiations perceptives : les passages, les vitrines, les médias visuels et les dispositifs optiques structuraient les formes de visibilité et les mouvements de l’attention. La spécificité contemporaine ne réside donc pas dans l’apparition de la médiation comme telle, mais dans le développement de systèmes capables d’accompagner le déplacement, d’actualiser des informations et de proposer des actions au cours même de la marche. Ces opérations peuvent en outre participer, au-delà de l’expérience individuelle, à des objectifs d’optimisation des parcours et de coordination des flux de mobilité.

La notion d’enchantement algorithmique désigne précisément l’articulation entre cette puissance d’organisation et sa relative discrétion perceptive. Elle ne renvoie ni à une fascination subjective pour la technologie ni à une disparition réelle du dispositif. Elle décrit une situation dans laquelle la transparence d’usage de l’interface coexiste avec l’opacité des calculs, des critères et des choix qui produisent ses résultats. Pour le flâneur, l’expérience peut conserver une apparence de continuité alors même qu’elle repose sur une série d’opérations dont le détail demeure rarement accessible. Les indications de navigation ou la restitution de l’environnement sonore sont utilisées sans que les calculs qui les rendent possibles deviennent nécessairement un objet d’attention. L’enchantement algorithmique permet ainsi de mettre en relation deux niveaux d’analyse qui restent souvent séparés : d’une part, les relations d’incarnation et d’arrière-plan décrites par Don Ihde ; d’autre part, les conditions institutionnelles et techniques dans lesquelles les opérations computationnelles deviennent difficilement accessibles.

Cette étude reste toutefois fondée sur une situation analytique construite à partir de fonctions techniques identifiables. Elle ne permet pas de conclure à l’uniformité des effets selon les appareils, leurs paramétrages, les configurations urbaines ou les pratiques des usagers. Une enquête empirique pourrait prolonger cette analyse en comparant différents dispositifs de navigation et d’écoute, mais aussi les manières dont les marcheurs acceptent, modifient, ignorent ou détournent leurs indications. L’enjeu serait alors de déterminer comment l’enchantement algorithmique varie selon les contextes d’usage et dans quelles conditions la médiation redevient perceptible, notamment lorsque le système hésite, se trompe ou cesse de fonctionner.

Notice biographique

Ying-Chun Huang est doctorante en arts plastiques et sciences de l’art à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et chercheuse au sein de l’Institut ACTE, dans l’axe « Esthétique et théories critiques de la culture ». Ses recherches portent sur les transformations de la perception et de l’expérience urbaine produites par les médiations technologiques, et en particulier sur les relations entre dispositifs connectés, données perceptives et formes contemporaines de médiation. À l’intersection du design, de l’art et des études des médias, elle s’intéresse aux conditions techniques de la perception, aux modalités de captation du réel et aux processus de reconfiguration de l’expérience urbaine. Elle participe à plusieurs projets de recherche interdisciplinaires réunissant des établissements d’enseignement supérieur et des laboratoires de recherche dans les domaines des arts, des sciences et des technologies.

Notes de bas de page
  1. Walter Benjamin situe la figure du flâneur au sein des transformations matérielles, visuelles et marchandes de la modernité urbaine, notamment dans l’essor des passages couverts et de la fantasmagorie de la marchandise (BENJAMIN : 1989).
  2. Marit Grøtta critique une interprétation du flâneur reposant sur la confiance accordée à « l’œil nu » (en anglais : naked eye), et montre que son regard est déjà structuré par les médias visuels de la modernité (GRØTTA : 2015).
  3. Voir également MCQUIRE : 2008, p. 136-137.
  4. Éric Sadin analyse les formes d’orientation comportementale opérant « de façon imperceptible ou non immédiatement consciente » (SADIN : 2015, p. 134-135).
  5. Éric Sadin analyse le développement de protocoles anticipatifs capables de proposer des réponses avant la formulation explicite d’un besoin, produisant ce qu’il décrit comme un « présent du futur » (SADIN : 2015, p. 120-122).
  6. Jonathan Crary analyse la mobilisation continue de l’attention dans les environnements contemporains et la multiplication des sollicitations qui réduisent les temps de suspension, de retrait ou d’inattention (CRARY : 2014, p. 104-105).
  7. Rob Kitchin et Martin Dodge analysent la manière dont les logiciels participent à la production et à la gestion des spatialités quotidiennes. Dans le cas des réseaux de transport, les systèmes computationnels contribuent notamment à surveiller les usages, à coordonner les circulations et à ajuster les infrastructures en fonction d’objectifs d’efficacité et de sécurité (KITCHIN et DODGE : 2011, p. 75-76). Les recherches consacrées aux systèmes avancés d’information aux voyageurs montrent également que les indications d’itinéraires peuvent modifier les choix individuels de parcours et, par agrégation, agir sur la répartition des flux et la performance d’un réseau de circulation (DING et al. : 2019, p. 2). Cette seconde référence concerne toutefois la circulation automobile ; son extension à la marche piétonne demeure ici analytique et ne suppose pas une équivalence entre les deux situations.
  8. Antoine Picon reprend à ce sujet l’idée formulée par Mark Weiser selon laquelle les technologies les plus profondément intégrées au quotidien tendent à se fondre dans son tissu ordinaire (PICON : 2015, p. 32).
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