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Téléchargement de musique sur clés USB : résurgence d’une activité lucrative en période de pandémie

Un poste auto équipé d’une clé Usb servant à écouter de la musique dans un taxi à Abidjan ©Francis Yao Kouamé

Résumé

En Côte d’Ivoire, plus précisément à Abidjan, l’usage des clés USB, des lecteurs MP3, MP4, etc., dans le secteur de la musique enregistrée a favorisé de profondes mutations dans le rapport à la musique. En raison de la crise sanitaire du coronavirus, les espaces de téléchargement (illégal) sont de plus en plus fréquentés. La consommation de la musique via les clés USB s’ancre progressivement dans les habitudes des Abidjanais. Les usagers viennent de divers horizons. Ils sont issus de diverses catégories socioprofessionnelles. Dans un contexte de crise où, les CD originaux sont de moins en moins visibles (plusieurs magasins de vente de ces supports sont fermés), les accessoires informatiques que constituent les clés USB deviennent une autre solution pour des consommateurs qui vantent leur caractère pratique, même si les effets néfastes du piratage ne sont pas à exclure.

Mots-clés : téléchargements, clé USB, opérateurs, consommateurs, crise sanitaire

Summary

In Ivory Coast, more precisely in Abidjan, the use of USB keys, MP3, MP4 players, etc., in the recorded music sector has fostered profound changes in the relationship to music. Thanks to the Coronavirus health crisis, (illegal) download websites are more and more frequented. The consumption of music via USB keys is becoming more and more anchored in the habits of Abidjanians. The users come from various backgrounds. They come from various socio-professional categories. In a context of crisis where the original CDs are less and less visible (several stores selling these media are closed), the computer accessories that represent the USB keys become an alternative for consumers who praise their practicality even if the adverse effects of piracy cannot be ruled out.

Keywords : downloads, USB key, operators, consumers, health crisis

Introduction

L’avènement de la Covid-19 a provoqué d’importants changements dans le mode de vie de nombreuses populations à travers le monde. En Côte d’Ivoire, plus particulièrement, les mesures gouvernementales, telles que l’isolement du grand Abidjan, l’instauration de gestes barrières (port du masque, distanciation physique, etc.), ont modifié les comportements et les rapports sociaux. Dans le secteur particulier des arts et de la culture, la fermeture des lieux de spectacle, l’interdiction des grands rassemblements (concerts), etc., ont fait se développer, chez des chanteurs, une certaine appétence pour les performances en ligne : plusieurs artistes – à l’instar d’Alpha Blondy, Magic System, Serge Beynaud… – ont organisé des concerts sur les réseaux sociaux (Facebook, notamment), au cours desquels leurs fans et followers ont eu la possibilité de réagir par des commentaires ou des émoticônes. L’ordinateur, les logiciels, l’Internet, ont ainsi permis aux artistes et à leur(s) public(s) d’interagir virtuellement dans un contexte où les contacts physiques sont déconseillés. Si, selon Touré (2006, p. 218), l’Internet est aujourd’hui le principal outil de presque toutes les formes de communication, ce statut s’est renforcé en ces temps de Covid-19, où le travail et la communication à distance constituent des moyens de lutte contre la propagation du virus.

Toutefois, avant l’avènement de la crise sanitaire actuelle, la révolution numérique (Scherer : 2009) constituait, pour les jeunes Abidjanais, un moyen de s’inscrire dans la modernité (Bahi : 2004, p. 20). L’informatique et l’Internet ont ainsi contribué à la naissance de petits métiers de débrouillardise parmi lesquels l’on note le téléchargement de la musique sur clés USB à des fins commerciales. Cette activité illicite fait partie des petits business apparus dans la capitale économique ivoirienne ces vingt dernières années. Des facteurs exogènes et endogènes à la musique ont contribué à son émergence. Sur le plan exogène, cette activité a un lien évident avec la crise de l’emploi en Côte d’Ivoire, un pays où le taux de chômage est relativement élevé. Une étude dirigée par Lefeuvre (2016) souligne l’importance du chômage chez la population dont l’âge se situe entre 16 et 25 ans1. Sur le plan endogène, l’éclosion de cette activité est à mettre en rapport avec les mutations que connaît le secteur de la musique.

Depuis la fin des années 1990, le disque vinyle, la cassette à bande magnétique et le compact disc (CD) ont progressivement cédé la place aux clés USB, MP3, MP4, etc., dont l’usage nécessite la numérisation du son et de la musique. À Abidjan, très visibles dans certains quartiers entre 2000 et 2010, nombre d’espaces de téléchargement ont disparu à partir de 2013. À l’époque, le ministère de la Culture via le Bureau ivoirien du droit d’auteur (Burida) avait mené des campagnes de sensibilisation et de répression vis-à-vis des personnes s’adonnant à cette activité punie par la loi n° 2013-451 du 19 juin 2013 relative à la lutte contre la cybercriminalité2. Cette loi et les actions menées par l’État ivoirien pour endiguer le piratage n’ont cependant pas réussi à faire disparaître totalement le téléchargement illégal à des fins commerciales. Des jeunes gens continuent de s’y employer. Interrogés, plusieurs d’entre eux nous ont fait savoir que, durant la crise sanitaire du coronavirus, leurs activités ont connu une certaine embellie3. Au-delà du transport de documents numériques, l’usage des clés USB s’est considérablement diversifié. Celles-ci servent aussi de supports à la consommation de la musique. Même si cet usage n’est pas né avec la Covid-19, des jeunes gens s’adonnant à cette activité soulignent l’intérêt qu’ont suscité ces accessoires auprès d’une frange de consommateurs de musique lors de la période du confinement. De quoi susciter un questionnement. Pourquoi la consommation de la musique via les clés USB a-t-elle tendance à s’amplifier en ces temps de Covid-19 ? Que gagnent les différents acteurs (opérateurs de téléchargement et consommateurs) de ce commerce ? Cette activité serait-elle condamnée à demeurer dans l’illégalité ?

Dans cet article, notre objectif principal sera d’élucider la persistance d’un phénomène qui a visiblement la peau dure. Plus spécifiquement, nous entendons analyser, d’une part, les réponses des opérateurs de téléchargement et, d’autre part, celles des consommateurs de musique via les clés USB afin de comprendre l’impact de la crise sanitaire sur cette activité. Notre hypothèse sera la suivante : la résurgence du téléchargement de musique sur clé USB est liée, d’une part, aux ressources générées par cette activité et, d’autre part, au caractère pratique de cet accessoire ainsi qu’aux mesures prises pour casser la chaîne de propagation du virus.

Le travail que nous proposons s’appuie sur une enquête réalisée auprès de neuf jeunes gens s’adonnant à cette activité à Abidjan. Nous les désignons sous le vocable « opérateurs de téléchargement illégal ». Outre ces opérateurs, nous avons réalisé des entretiens avec une dizaine de consommateurs de musique via les clés USB (voir tableau n° 1). Le caractère illégal de cette activité a rendu difficile la collecte des données auprès des acteurs de ce commerce. Contactés, plusieurs opérateurs et consommateurs de musique via les clés USB ont refusé d’aborder la question par peur d’être dénoncés. Nous considérant soit comme un agent de la police ou de la brigade de répression du Burida, soit comme un espion, plusieurs n’ont donc pas souhaité s’exprimer. Les résultats exposés ici ne concernent que les opérateurs et consommateurs ayant accepté de collaborer à la mise en œuvre de cette recherche.

CommunesNombre d’opérateurs de téléchargement interrogésNombre de consommateurs interrogés
Yopougon34
Marcory32
Cocody34
TOTAUX910
Tableau n° 1 : Communes et les personnes interrogées
Source : notre enquête de terrain, 2020

Cette étude s’inscrit dans le cadre de nos recherches postdoctorales. Elle a démarré en août 2020 pour prendre fin en décembre de la même année. Mais certaines informations recueillies concernent la période antérieure. Ce travail articule recherche documentaire, observation directe et entretiens semi-directifs effectués dans trois communes d’Abidjan : Yopougon, Marcory et Cocody. La présence d’opérateurs de téléchargement dans ces différentes communes atteste que cette activité n’est pas l’affaire des seules communes dites « populaires ». Elle s’exerce également dans les communes considérées comme huppées. Pour le traitement des informations recueillies, nous avons procédé par regroupement des réponses en fonction des ressemblances qui s’en dégagent. Trois axes majeurs structurent notre travail. D’abord, nous tenterons une approche historique du phénomène de piratage des œuvres musicales, en partant de la gravure sur CD, pour aboutir au téléchargement sur clé USB. Ensuite, nous nous intéresserons aux gains des opérateurs. Enfin, nous analyserons les avantages de l’usage des clés USB pour les consommateurs de musique.

De la gravure sur CD au téléchargement sur clé USB

Le téléchargement (illégal) de musique sur clés USB à des fins commerciales constitue un piratage des œuvres musicales. Auparavant, un piratage artisanal et même industriel consistait à fabriquer des CD piratés à partir de copies originales. Au cours de la décennie 2000-2010, les résidences universitaires d’Abidjan, surpeuplées, constituaient des nids de gravure de CD. En effet, avec un ordinateur de type bureau (généralement de seconde main) équipé d’un graveur, des étudiants transformaient leur chambre en véritable « usine de gravure de musiques ». À cette époque, la connexion Internet n’était pas assez vulgarisée, d’autant qu’à en croire Loukou (2012) les coûts étaient excessivement élevés pour le pouvoir d’achat de l’Ivoirien moyen. Selon lui, entre 2005 et 2012, le tarif mensuel pour un abonnement à l’Internet d’un débit de 256 Kbps était de 20 000 FCFA (30,53 €), alors que le salaire moyen mensuel d’un Ivoirien était de 36 000 FCFA (55 €). Ce tarif élevé, estime-t-il, était prohibitif au regard des faibles revenus des populations.

Les copies illégales de CD étaient prisées par une bonne partie des consommateurs de musique à cause de leur prix dérisoire. Là où le CD original était vendu entre 3 000 et 5 000 FCFA (entre 4,57 et 7,62 €), le CD piraté se négociait entre 500 et 1 500 FCFA (0,76 et 2,29 €). Si illégale soit-elle, cette activité permettait non seulement aux étudiants qui s’y adonnaient d’avoir une occupation, mais également d’assurer leurs charges quotidiennes. Cependant, d’un autre point de vue, elle causait d’énormes préjudices à l’industrie musicale. Selon Bauman (2015, p. 17), le bien culturel, qu’il s’agisse d’une chanson, d’un livre ou d’un film, aura coûté du temps et des ressources pour être développé. « La reproduction ne lèse directement personne. Toutefois, cela crée un manque à gagner pour l’industrie musicale », souligne-t-il. N’Dour (2008, p. 157) est du même avis. Pour lui, le piratage met en danger la création des œuvres intellectuelles ainsi que le développement culturel, social et économique du continent. Il porte une grave atteinte aux intérêts des auteurs, éditeurs et aux titulaires des droits voisins. Le téléchargement des musiques via Internet et leur stockage sur clé USB à des fins commerciales ont pris le relais de la gravure sur CD. Au fond, « l’évolution de la vitesse des microprocesseurs ne laisse désormais plus place à la construction de solutions matérielles complètes, reléguées au stade archaïque par leurs équivalents logiciels plus performants » (Heinrich : 2002, p. 41). 

Les espaces de téléchargement sont généralement gérés par une seule personne et majoritairement installés dans des zones très fréquentées : sur les trottoirs ; aux abords des marchés ou en leur sein. D’une manière générale, ce sont des installations rudimentaires : sous un parasol, un ordinateur de type bureau (unité centrale connectée à un moniteur) ; un domino acheté chez l’un des trois opérateurs de téléphonie mobile de la place. La plupart des gestionnaires de ces espaces ne disposent pas d’un abonnement à la Compagnie ivoirienne d’électricité. Ils bénéficient de branchements anarchiques rattachés aux habitations voisines ou à d’autres installations mitoyennes, avec lesquelles ils « s’arrangent » pour payer les factures. Sur neuf gestionnaires interrogés, seulement deux sont propriétaires de leur espace. Les sept autres travaillent pour le compte de tierces personnes, qui les rémunèrent en fonction des entrées. Il n’y a donc pas de salaire fixe. Cette activité constitue un tremplin pour tous les opérateurs enquêtés. Aucun ne compte y rester à vie. Grâce à ce commerce, les diplômés (certains sont titulaires d’un BTS ou d’une licence) disent épargner de l’argent en vue de passer le concours d’entrée de la fonction publique. Les autres prévoient d’investir plus tard dans d’autres secteurs et de travailler à leur compte. En outre, autour du cœur de métier que représente le téléchargement de la musique sur clé USB, d’autres services – comme l’inscription en ligne d’élèves et de postulants aux concours de la fonction publique – sont à mettre à l’actif de ces jeunes gens.

Quant aux clients, c’est-à-dire les consommateurs de musique via les clés USB, ils sont issus de diverses catégories socioprofessionnelles. Ce sont des hommes, des femmes, des jeunes, des adultes… On y trouve des chômeurs ; des étudiants ; des travailleurs du secteur public comme du secteur privé ; des travailleurs du secteur informel. Certains, visiblement plus nantis, habitent des quartiers chics, huppés, alors que d’autres résident dans des quartiers populaires. L’usage des clés USB comme supports de consommation de la musique n’est donc pas l’affaire d’une seule catégorie d’individus. Ce n’est pas réservé aux pauvres ou aux riches et c’est encore moins une question de personnes éduquées ou sous-éduquées, même si, sur la dizaine de consommateurs interrogés, l’on trouve une majorité de jeunes (entre 15 et 30 ans) qui, pour la plupart, sont soit à la recherche d’un emploi, soit exercent dans l’informel. On ne peut donc parler de « fracture numérique » au sens où l’entend Loukou (2012), d’autant que l’étude s’est déroulée exclusivement à Abidjan, capitale économique ivoirienne qui demeure le point focal de la diffusion numérique en Côte d’Ivoire.

Télécharger des musiques sur Internet, les stocker sur des clés USB pour la vente, a certainement l’avantage de rendre la musique accessible. Au fond, « le numérique a le don de l’ubiquité. Il affranchit les objets culturels des contraintes de l’existence physique, en leur permettant d’être répliqués à l’identique et à l’infini sans restriction de temps ni de lieu » (Dalle : 2014, p. 87). Ainsi, aujourd’hui, là où ils avaient nécessairement besoin du CD original des musiciens chanteurs dont ils copiaient (illégalement) les œuvres, les opérateurs du téléchargement peuvent désormais s’en passer. Ils se servent aujourd’hui de l’Internet, notamment de certains sites comme YouTube, à partir desquels ils téléchargent gratuitement les chansons qu’ils stockent et vendent à leurs clients sur clés USB. Pour y parvenir, certains logiciels et applications sont nécessaires. Après avoir décrit le cheminement ayant abouti au phénomène du téléchargement de musique sur clés USB, abordons à présent les gains des opérateurs de ce commerce.

Téléchargement et stockage de musique sur clés USB : que gagnent les opérateurs ?

Capacité de stockage des clés USB en gigaoctetsNombre de morceaux de musique stockablesPrix en FCFA (clé USB fournie par l’opérateur du téléchargement)Prix en FCFA (clé USB fournie par le client-consommateur)
2250-3504000-45001500-2000
4600-7005000-60002500-3000
81200-15007000-80003500-4500
16Plus de 20009000-100005000-6000
Tableau n° 2 : coût des clés en fonction des capacités de stockage
Source : notre enquête de terrain, 2020.

Comme l’indique le tableau n° 2 ci-dessus, le consommateur a deux options pour se procurer des musiques. Soit il fournit lui-même la clé, sur laquelle l’opérateur télécharge et stocke les musiques de son choix, soit c’est l’opérateur du téléchargement qui lui procure la clé. Dans ce dernier cas, le client paie plus cher, sans oublier que le coût est fonction du nombre de morceaux de musique demandés et de la capacité de stockage de la clé USB. Fait marquant : alors qu’en cette période de crise sanitaire des campagnes sont menées pour l’observance des mesures barrières, les tenanciers de ces espaces semblent ne pas y accorder d’intérêt. Aucun geste barrière n’y est respecté. Une certaine insouciance y prévaut. D’ailleurs, certains n’y croient pas, quand d’autres estiment que c’est une affaire de « Blancs » ou de « vieux ».

Ces petits accessoires informatiques que sont les clés USB sont devenus de véritables supports de diffusion et de consommation de la musique. L’avènement de la Covid-19 – avec son lot de mesures barrières – a favorisé l’essor de la consommation de musique via les clés USB, selon les opérateurs enquêtés. En effet, dès le 22 mars 2020, le gouvernement ivoirien a instauré de façon progressive des mesures visant à casser la chaîne de propagation de la Covid-19, une pandémie jugée très contagieuse : isolement du grand Abidjan ; fermeture des écoles et des universités ; fermeture de toutes les salles de spectacle ; fermeture des magasins ; annulation de concerts… Toutes ces mesures ont plongé les acteurs de l’industrie musicale dans une morosité sans précédent. Artistes, organisateurs et promoteurs de spectacles ont vu leurs activités gelées. Alors qu’ils criaient leur douleur et avaient le regard tourné vers l’horizon qui semblait ne pas les rassurer, de l’autre côté, les opérateurs de téléchargement enquêtés se frottaient les mains, comme l’atteste le tableau n° 3 ci-dessous.

Opérateurs Juin 2019 Juin 2020
1~130.000~120.000
2~85.000~100.000
3~90.000~100.000
4~150.000~180.000
5~75.000~90.000
6~80.000~100.000
7~70.000~85.000
8~100.000 ~120.000
9~60.000~70.000
TOTAUX~840.000 ~965.000
Tableau n° 3 : Recettes engrangées par les opérateurs du téléchargement
Source :notre enquête, 2020.

Ce tableau met en évidence les recettes engrangées par les opérateurs de téléchargement avant la crise (en juin 2019) et celles récoltées pendant la crise (en juin 2020). Parmi les opérateurs enquêtés, certains tiennent des cahiers de compte et d’autres pas. Et même ceux qui tiennent des comptes nous ont indiqué que ces derniers ne reflétaient pas la réalité des revenus. En effet, la plupart des opérateurs enquêtés déclarent à leur patron de faux chiffres (en dessous des recettes réelles). Ils nous ont donc fourni des montants approximatifs. Quoi qu’il en soit, nous observons que le chiffre d’affaires global des neuf opérateurs enquêtés est passé d’environ 840 000 FCFA (environ 1 283,64 €) en juin 2019 à environ 965 000 FCFA (1 474,82 €) en juin 2020, soit une hausse d’environ 15 %. Rappelons qu’en juin 2019 la crise de la Covid-19 n’avait pas encore éclaté. Ce qui est tout à fait le contraire de juin 2020, où, à l’instar des autres pays touchés par la pandémie, le gouvernement ivoirien a dû prendre d’importantes mesures. Par exemple, la fermeture des bars et boîtes de nuit ; des salles de cinéma et de concert. Notre étude sur les recettes engrangées par les opérateurs ne prenant en compte que les seuls mois de juin 2019 et juin 2020, il serait certainement risqué de généraliser les résultats produits à toute la période couvrant la crise sanitaire. Cependant, selon plusieurs opérateurs enquêtés, les mois de mai, juin et juillet 2020 ont été fructueux, là où les artistes eux-mêmes étaient inquiets, plusieurs spectacles ayant été annulés. Si, en période de Covid-19, les recettes engrangées par les opérateurs de téléchargement ont tendance à augmenter, quels avantages retirent les consommateurs de l’usage des clés USB ?

Les avantages de la consommation de musiques via les clés USB

L’accroissement des ressources financières liées aux téléchargements en temps de Covid-19 traduit un certain intérêt des consommateurs pour les clés USB. Ces derniers trouvent, dans ces musiques qu’ils écoutent grâce aux clés USB, le moyen de combler le manque de concerts et de pallier la rareté des CD. D’ailleurs, indépendamment de la crise sanitaire, plusieurs consommateurs interrogés soulignent le caractère pratique des clés USB. En plus de leur petite taille, qui en facilite le transport, elles ont une grande capacité de stockage. À la différence des CD, qui comportent en général entre 15 et 30 morceaux de musique, les clés USB peuvent contenir plusieurs centaines de titres. Aussi, là où les CD (originaux) n’offrent que les musiques d’un seul chanteur ou d’un groupe de chanteurs, les clés USB vendues par les opérateurs du téléchargement peuvent comporter plusieurs titres de multiples chanteurs. Avec la clé USB, le consommateur choisit lui-même les chansons qu’il souhaite voir figurer sur ce support. Il a certes la possibilité d’avoir les morceaux d’un seul chanteur, mais il peut aussi demander une compilation de plusieurs artistes. Aujourd’hui, à Abidjan, de nombreux véhicules de transport en commun utilisent les clés USB à la place des CD. Les conducteurs de minicars (appelés communément gbakas), de taxi-compteurs, de wôrô-wôrô4, utilisent majoritairement les clés USB lorsqu’ils veulent diffuser de la musique dans leur véhicule. Les particuliers utilisent également les clés USB dans leur véhicule personnel.

À en croire plusieurs consommateurs, écouter les musiques de leurs idoles téléchargées sur clés USB leur permettrait de « bien se confiner ». Plusieurs disent ne pas avoir le sentiment d’être en prison. Ces musiques permettent à leurs consommateurs de vivre en étant joyeux, en dépit de la morosité et du stress ambiants. Selon d’autres usagers des clés USB, le stress imposé par la pandémie favorise le besoin d’écouter de la musique, alors que les CD originaux sont devenus difficilement accessibles avec la fermeture de plusieurs espaces de vente. Les clés USB deviennent de fait une solution de rechange à la rareté des supports originaux et traditionnels de musique. De plus, n’ayant aucune prise sur les programmations musicales des chaînes de télévision et de radio, d’autres consommateurs de musique indiquent qu’en plus des clés USB ils ont recours au streaming sur YouTube pour assouvir leur besoin de musique.

À l’image des copies de cassettes et de CD gravées illégalement, le téléchargement illicite et le stockage de musique sur clé USB constituent un piratage des œuvres. Cette pratique n’est pas née avec la crise sanitaire de la Covid-19. Beaucoup d’Abidjanais les utilisaient pour écouter de la musique longtemps auparavant. L’enquête menée auprès d’opérateurs de ce commerce et de consommateurs indique que la crise sanitaire liée au coronavirus a eu un impact sur ce mode de consommation de musique. En l’absence des produits originaux, les clés USB deviennent une autre solution permettant à certaines populations d’accéder à la musique. Eu égard à ce qui précède, notre hypothèse de départ est confirmée. En effet, nous postulions que la résurgence du téléchargement de la musique sur clés USB est liée, d’une part, aux ressources générées par cette activité et, d’autre part, au caractère pratique de cet accessoire ainsi qu’aux mesures prises pour casser la propagation du virus. Au fond, les résultats obtenus ici attestent que l’augmentation des recettes liées au téléchargement ; les avantages de l’usage des clés USB ; la fermeture des magasins de vente de CD et des espaces de divertissement ont contribué à redonner une certaine cote au téléchargement illégal. Actuellement, l’usage des clés USB comme supports de consommation de la musique ne rapporte rien (financièrement) aux créateurs. Ce qui fait dire à beaucoup de personnes que le piratage est nuisible à la création. Cependant, sur la question, les avis sont partagés. Alors que certains acteurs industriels accusent le piratage de faire chuter les ventes, d’autres suggèrent que l’effet du piratage sur les ventes légales est a priori ambigu du fait de la présence de deux actions contraires : l’effet d’échantillonnage (sampling) et l’effet de substitution. L’effet d’échantillonnage repose sur l’idée que les biens culturels sont des biens d’expérience, dont la qualité ou le positionnement sont inconnus ex ante des consommateurs. Pirater un bien culturel permet de le tester avant l’achat et de s’assurer de l’adéquation entre le bien et ses propres goûts. Dans la mesure où il existe une différenciation verticale (en qualité) entre le bien piraté et l’original, le piratage peut avoir un effet positif sur les ventes (Peitz, Waelbroeck : 2006).

Conclusion

Certes, le téléchargement illégal et les clés USB constituent une fraude et ne permettent pas aux artistes de gagner de l’argent dans l’immédiat. Mais ces accessoires les aident à rester vivants dans l’esprit et le cœur de leurs fans. À travers cette étude, l’on note que l’usage des clés USB comme supports de consommation de musique en période de crise sanitaire ne saurait être négligé. La solution qu’offrent ces accessoires informatiques à la quasi-absence des CD originaux en légitime l’usage. L’on observe qu’en dépit de son illégalité, le téléchargement de musique sur clés USB pour la consommation rencontre l’adhésion de plusieurs publics, qui en vantent les bénéfices. Dès lors, ne serait-il pas nécessaire d’ouvrir une réflexion sur la pertinence de son interdiction ? Les pouvoirs publics, les artistes, ne gagneraient-ils pas à reconsidérer le statut de ce secteur d’activité ? À notre avis, l’interdiction n’ayant pas réussi à y mettre fin, l’organisation et la formalisation de la filière du téléchargement et de l’usage des clés USB pour la consommation de musique restent une option crédible. Une telle démarche aurait plusieurs avantages. Premièrement, elle permettrait au Burida d’élargir sa base imposable, d’autant que, depuis de longues années, cette structure étatique chargée de la collecte et de la répartition des droits aux créateurs éprouve d’énormes difficultés à mobiliser les ressources financières nécessaires à une répartition satisfaisante du point de vue des sociétaires. Ce qui a un impact négatif sur les ressources distribuées. Des artistes se plaignent régulièrement des montants dérisoires qu’ils reçoivent, quand d’autres disent ne rien percevoir. De fait, bien organisée et convenablement gérée, la filière du téléchargement pourrait constituer une niche capable de générer d’importantes ressources financières et d’augmenter les ressources du Burida et, par ricochet, les revenus de ses membres. Deuxièmement, l’organisation et la formalisation de ce secteur donneraient aux jeunes gens qui y exercent la fierté d’avoir un emploi légal, contribuant, par ricochet, à la lutte contre le chômage. Ces jeunes gens auraient ainsi le sentiment d’être réhabilités dans une société où cette activité revêt une certaine utilité pour les consommateurs de musique, alors que son exercice fait d’eux des hors-la-loi.

Notice biographique

Yao Francis Kouamé est docteur de l’université Félix-Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire) en musique et en musicologie, option « esthétique musicale ». Il y exerce comme enseignant-chercheur depuis 2018. Ses recherches s’intéressent aussi bien aux musiques du monde religieux (chrétien) qu’à celles de la sphère profane, deux répertoires qui, en dépit de leurs dissemblances, s’influencent mutuellement pour former des répertoires hybrides. La civilisation du numérique ayant un impact sur la création et la réception des œuvres musicales, il en fait un axe de recherche majeur. Yao Francis Kouamé est aussi journaliste. Sa collaboration avec plusieurs journaux à Abidjan et ses activités journalistiques lui ont permis de glaner des lauriers aussi bien en Côte d’Ivoire qu’en Afrique de l’Ouest.

  1. Selon cette étude, en Côte d’Ivoire, les défis restent entiers sur le front de l’emploi, où 40 % des chômeurs sont des jeunes.
  2. Cette loi dispose que : « Sont punies d’une peine d’emprisonnement d’un à dix ans et d’une amende de 500 000 FCFA (762,89 €) à 100 000 000 FCFA (152 581,84 €) les atteintes à la propriété intellectuelle commises au moyen d’un système d’information. Constitue une atteinte à la propriété intellectuelle le fait, sans autorisation de l’auteur ou de ses ayants droit, de reproduire, de représenter, ou de mettre à la disposition du public sur un système d’information ou un support numérique ou analogique, intégralement ou partiellement, une œuvre de l’esprit protégée par le droit d’auteur ou un droit voisin. »
  3. Au cours d’entretiens réalisés avec plusieurs de ces jeunes gens, ils ont laissé entendre qu’à la faveur de la crise sanitaire liée à la Covid-19, leur clientèle et leur chiffre d’affaires avaient augmenté.
  4. Ce sont des taxis de transport en commun. À Abidjan, on trouve des wôrô-wôrô communaux (qui circulent dans les limites et à l’intérieur d’une commune donnée) et des wôrô-wôrô intercommunaux (qui circulent et font la liaison entre différentes communes).

  • BAHI : 2004. Auguste Aghi Bahi, « Les jeunes Abidjanais et Internet : instrument de débrouillardise ou formation d’une socialité moderne ? », Kasa Bya Kasa. Revue ivoirienne d’anthropologie et de sociologie, n° 6, Educi, 2004, p. 23-47.
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  • DALLE : 2014. Manon Dalle, « Réflexions sur l’éducation des internautes au respect du droit d’auteur », dans Emmanuel Netter et Aurore Chaigneau (dir.), Les Biens numériques, coll. « Ceprisca », Paris, PUF, 2014, p. 87-107.
  • HEINRICH : 2002. Marie-Noëlle Heinrich, « Création musicale et nouvelles technologies. Quelle rencontre possible ? », Quaderni, n° 48, 2002, p. 41-51.
  • LEFEUVRE : 2017. Isaure Lefeuvre et al., « Insertion des jeunes sur le marché du travail en Côte d’Ivoire. La bombe à retardement est-elle dégoupillée ? », Afrique contemporaine, n° 263-264 (3-4), 2017, p. 233-237. [En ligne] : https://doi.org/10.3917/afco.263.0233 (consulté le 15 novembre 2020).
  • LOUKOU : 2012. Alain François Loukou, « La diffusion de l’Internet en Côte d’Ivoire. Obstacles et implications », Netcom, n° 26 (3-4), 2012, p. 307-328. [En ligne] : http://journals.openedition.org/netcom/1045 ;
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  • SCHERER : 2009. Éric Scherer, La Révolution numérique. Glossaire, Paris, Dalloz, 2009.
  • TOURÉ : 2006. Kitia Touré, « De l’intérêt de créer un site Web en Afrique : cas de la Côte d’Ivoire », En-quête. Revue scientifique des lettres, arts et sciences humaines, n° 16, 2006, p. 218-240.

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