L’émergence du métavers dans le design d’espace : exploration des interactions entre l’IA, les NFT et la création artistique

Mobiliers, dans le cadre du projet The Row, De Misha Kahn, 2024.
Mobiliers, dans le cadre du projet The Row, De Misha Kahn, 2024.

Résumé

À l’ère du métavers, le design d’espace entre dans une révolution créative accélérée par l’association de l’intelligence artificielle (IA) et des jetons non fongibles (NFT). L’art devient le protagoniste, créant de nouvelles formes d’expression. Notre exploration approfondie – fondée sur une méthodologie multidisciplinaire – examine comment l’IA et les NFT redéfinissent le design d’espaces virtuels, offrent des opportunités de monétisation inédites et encouragent des formes d’art interactives.

Mots-clés : design d’espace, intelligence artificielle (IA), jetons non fongibles (NFT), création artistique, métavers.

Abstract

In the age of the metaverse, spatial design is entering a creative revolution accelerated by the combination of artificial intelligence (AI) and non-fungible tokens (NFT). Art is becoming the protagonist, creating new forms of expression. Our in-depth exploration – based on a multidisciplinary methodology – examines how AI and NFT are redefining the design of virtual spaces, offering unprecedented monetization opportunities and encouraging interactive art forms.

 Keywords: spatial design, Artificial Intelligence (AI), non-fungible tokens (NFT), artistic creation, metaverse.

L’émergence du métavers dans le design d’espace : exploration des interactions entre l’IA, les NFT et la création artistique

The emergence of the metaverse in spatial design: exploring the interactions between AI, NFT and artistic creation

Introduction

L’avènement du métavers a profondément transformé notre façon de percevoir et d’explorer les environnements virtuels. Ce concept novateur désigne un espace numérique à la fois persistant et en constante évolution, qui offre une vaste gamme d’expériences utilisateurs et de possibilités créatives. Le design d’espace métaversé – qui englobe la création de paysages virtuels, d’architectures, d’espaces interactifs et d’éléments numériques – façonne directement l’expérience des utilisateurs et définit leur interaction avec cet univers virtuel. Il influence ainsi l’esthétique et la fonctionnalité de l’environnement numérique. Cette convergence entre l’architecture virtuelle et le design d’espace procure une immersion totale et favorise l’émergence de nouvelles formes d’expression et d’interaction.

Nous nous concentrerons sur la conjonction de l’intelligence artificielle (IA) et des jetons non fongibles (NFT) dans le design d’espace métaversé. Notre méthodologie de recherche comprendra un examen approfondi de la littérature scientifique pour cerner les fondements théoriques et les avancées récentes dans ces domaines-là. Nous procéderons ensuite à une analyse détaillée du projet The Row, en examinant comment cette plate-forme utilise l’IA pour personnaliser les environnements virtuels et les NFT pour valoriser les œuvres numériques.

Enfin, nous synthétiserons nos résultats pour identifier les tendances émergentes, les défis et les opportunités dans le domaine du design d’espace métaversé, mettant en évidence l’importance cruciale de l’IA et des NFT. Nous conclurons en proposant des orientations pour de futures recherches et des recommandations pour les praticiens et chercheurs intéressés par ce domaine en plein essor.

Combinaisons révolutionnaires : IA, NFT et création artistique dans le design d’espace métaversé  

La combinaison de l’intelligence artificielle (IA), des jetons non fongibles (NFT) et de la création artistique redéfinit les paradigmes traditionnels de conception virtuelle. Pour comprendre leur impact sur le design d’espace métaversé, il est essentiel de contextualiser leur évolution chronologique et d’analyser leur lien avec les avancées technologiques et artistiques.

Les bases théoriques de ces interactions remontent aux travaux fondateurs d’Alan Turing : dans les années 1950, il a posé les fondements de l’intelligence artificielle en explorant la capacité des machines à simuler des comportements humains et à résoudre des problèmes complexes (TURING : 1950). Influencé par la cybernétique et par la psychologie behavioriste, il a esquissé les contours d’une intelligence de calcul, favorisant la simulation et l’observation des résultats plutôt que l’analyse des processus internes. 

Cette approche a ouvert la voie aux développements de l’IA, notamment l’avènement du Deep Learning, une méthode d’apprentissage profond basée sur les réseaux de neurones. Axée sur l’apprentissage autonome des machines à partir de grands ensembles de données, l’IA soulève des questions éthiques et morales concernant la personnalisation des contenus et la détection des individus (ZOUINAR : 2020). De rapides progrès ont conduit à des applications dans divers domaines.

Parallèlement, le concept de métavers trouve ses racines dans des œuvres de science-fiction telles que Snow Crash de Neal Stephenson, publiée en 1992. Ce roman visionnaire décrit un univers numérique où les utilisateurs peuvent créer des espaces virtuels et interagir avec ceux-ci. Cette création se réalise aujourd’hui grâce à des technologies de réalité virtuelle et augmentée, offrant des expériences tridimensionnelles et immersives (LEE et al. : 2021). Le métavers devient ainsi un espace de convergence entre les mondes physique et virtuel, ouvrant de nouvelles perspectives pour la création et l’interaction. Cette fusion s’accompagne d’une transformation des systèmes économiques et sociaux, notamment avec l’émergence des NFT. Ces certificats numériques, fondés sur la blockchain, attribuent une valeur unique à des œuvres numériques, redéfinissant le modèle économique des créateurs et des designers (FETNAN : 2023). Ils offrent aux artistes la possibilité de monétiser leurs créations numériques de manière unique, en toute transparence, et de renforcer leur reconnaissance, tout en permettant aux collectionneurs de posséder des œuvres numériques authentiques et rares.

L’interaction entre IA, NFT et création artistique ouvre ainsi de nouvelles perspectives créatives et économiques. D’un côté, l’utilisation de l’IA dans le design d’espaces virtuels permet des avancées significatives en termes d’optimisation, de personnalisation et de génération automatique de contenus. L’IA peut aider à créer des environnements immersifs et réactifs, adaptés aux besoins et aux préférences des utilisateurs (COLLINS : 2018).

De l’autre côté, les NFT garantissent la propriété et la traçabilité des œuvres numériques, créant ainsi un marché de l’art numérique florissant. Ils représentent un outil prometteur dans le paysage du design d’espace virtuel, proposant une gamme d’avantages significatifs pour les artistes et les designers. Ces certificats numériques permettent la numérisation et l’authentification sécurisée des œuvres artistiques grâce à la technologie de la blockchain (DUMAS et al. : 2022). Ils offrent aux artistes un contrôle direct sur la vente de leurs œuvres ainsi qu’une transparence et une équité accrues dans le processus de transaction (FETNAN : 2023). Enfin, ils favorisent la collaboration entre artistes et designers d’espaces virtuels en favorisant la création et l’échange d’environnements virtuels uniques et personnalisés sur le marché numérique (GARCIA et al. : 2023). Cette collaboration stimule l’innovation et la diversité dans le design d’espace virtuel, ouvrant de nouvelles perspectives créatives pour les professionnels de ce domaine (ACKERMANN : 2021).

Cependant, cette convergence entre IA, NFT et création artistique dans le design d’espace métaversé nécessite une réflexion approfondie sur les implications socioculturelles de ces technologies. Comment ces innovations façonnent-elles notre perception de l’espace, de l’art et de l’identité ? Comment influencent-elles nos comportements et nos interactions dans ces environnements virtuels ? Ces questions soulignent la nécessité d’une approche critique et réflexive dans le développement et l’utilisation de ces technologies afin qu’elles contribuent à un environnement métaversé inclusif, éthique et durable (GARCIA et al. : 2023).

Le projet The Row : une exploration du métavers par le design d’espace – défis et opportunités

Le projet The Row – développé sur la plate-forme Web3 Mona par les sociétés de développement immobilier Everyrealm et The Alexander Team – ne se limite pas à une simple collection d’œuvres d’art architecturales. Il incarne une nouvelle ère, où la créativité humaine s’épanouit sans les contraintes physiques habituelles, remettant en question les normes établies en matière de design d’espace. Chaque district de The Row devient un terrain de jeu pour des artistes de renom, contribuant ainsi à l’identité unique de cet espace virtuel. Les œuvres sélectionnées dans le cadre de cet article reflètent l’essence même de The Row en créant des repères architecturaux numériques.

Par exemple, Six N. Five, un acteur-clé dans le panorama de The Row, a contribué à sculpter l’esthétique du métavers avec le projet Make Room : ce dernier aborde la relation entre architecture et nature, exprimant le repentir pour les dommages causés dans le monde physique (fig. 1). Chaque élément de cette création souligne la manière dont l’œuvre peut s’intégrer et évoluer au sein du métavers, illustrant ainsi la genèse d’une nouvelle réalité virtuelle. Cependant, des réserves s’expriment quant à la lisibilité de la structure et à son intégration harmonieuse dans le paysage du métavers, soulevant des préoccupations esthétiques.

Figure 1. Projet Make Room, dans le cadre du projet The Row, De Six N. Five, 2024
Figure 1. Six N. Five, Make Room, dans le cadre du projet The Row, 2024.

Andrés Reisinger, quant à lui, a bâti une maison de verre géométrique, libérée des contraintes spatiales conventionnelles. Il réexamine la permanence architecturale avec une esthétique avant-gardiste, symbolisant une exploration individuelle au sein du métavers. Chaque itération de la maison de verre est unique, contribuant de manière singulière à l’esthétique globale de The Row. En envisageant un avenir où le physique fusionne de plus en plus avec le numérique, Reisinger (2022) redéfinit le paysage créatif. Mais s’agit-il d’une authentique exploration individuelle ou d’une simple tentative de se distinguer dans l’océan de l’art numérique ? Sa vision est-elle véritablement novatrice derrière son adhésion aux tendances actuelles des NFT, laissant planer le doute au sujet d’une réelle réflexion sur l’évolution de l’art et du design numériques ?

Misha Kahn, dans son projet Quagmire’s Karst, injecte de l’illogique et de l’irrévérencieux défiant les normes architecturales. Chaque élément, depuis les plantes sous-marines jusqu’aux moules improvisées, participe à la personnalité dynamique de cette création virtuelle (fig. 2), révélant une entité vivante au sein du projet (KAHN : 2024). Néanmoins, certains s’interrogent sur la complexité visuelle excessive de Quagmire’s Karst, craignant qu’elle ne se révèle perturbatrice pour les utilisateurs du métavers. Ces réflexions soulèvent des préoccupations légitimes quant à la convivialité et à l’accessibilité de l’œuvre dans un contexte virtuel. Ainsi, malgré son ingéniosité et son raffinement, le projet suscite un débat acharné sur l’équilibre délicat entre l’expérimentation artistique audacieuse et la facilité d’interaction pour le public virtuel.

Mobiliers, dans le cadre du projet The Row, De Misha Kahn, 2024.
Figure 2. Misha Kahn, Mobilier, dans le cadre du projet The Row, 2024.

Alexis Christodoulou Studio propose The Mirage, un centre de lévitation personnel conçu pour une transition spirituelle dans l’existence numérique. Chaque itération unique, ajustée pour imiter la position solaire, symbolise une transformation constante et une auto-organisation au sein de la communauté virtuelle, évoquant la notion d’autorégulation. Néanmoins, des préoccupations environnementales surgissent quant à la consommation énergétique nécessaire à la lévitation constante, suscitant des interrogations sur la viabilité écologique de telles créations.

Hard Architects ont laissé leur empreinte dans le métavers en fusionnant l’innovation architecturale avec une approche artistique dans leur contribution The Pearl. Cette pièce sert de critique au désir d’un style de vie épicurien. Sous la forme d’une pilule géante sur des formations rocheuses salées, elle contribue à l’autopoïèse en symbolisant la régénération constante de l’écosystème virtuel. Cette œuvre explore l’idée d’une entité virtuelle en évolution constante et adaptée à son environnement numérique. Cependant, des critiques émergent sur l’impraticabilité de la forme, mettant en doute son adaptabilité fonctionnelle au sein du métavers.

Daniel Arsham, en tant qu’ambassadeur créatif d’Everyrealm, explore la saisonnalité du métavers à travers des sculptures qui transcendent le temps. Chaque création – comme le buste du dieu grec de la guerre – symbolise un acte inaugural dans le continuum créatif du métavers (ARSHAM : 2017). Cependant, l’utilisation de matériaux précieux suscite des questions sur la durabilité environnementale, mettant en évidence la contradiction entre l’esthétique virtuelle et les impacts réels sur l’environnement. L’examen de cette œuvre permet de scruter de plus près l’équilibre délicat entre l’innovation artistique et les responsabilités écologiques. Arsham, dans sa tentative de repousser les limites, se heurte à la controverse, qui met en lumière les dilemmes éthiques de la création numérique. 

En somme, il est indéniable que le projet The Row se distingue comme un projet immobilier d’envergure mondiale et qui s’étend sur plusieurs métavers. Cette plate-forme explore les limites de la créativité numérique en repoussant les frontières de l’expérience utilisateurs et de la valorisation artistique. L’utilisation novatrice de l’IA dans le design des espaces virtuels permet à The Row de créer des environnements immersifs et évolutifs qui s’adaptent aux besoins et aux préférences des utilisateurs. Les NFT sont intégrés dans chaque aspect du design, offrant aux utilisateurs la possibilité de posséder et de monétiser des éléments virtuels uniques. De plus, la collaboration avec des artistes numériques de renom garantit une esthétique de haute qualité et une diversité créative.

Néanmoins, malgré sa notoriété, ce projet suscite certaines critiques. Son caractère sélectif, du fait d’une adhésion sur invitation, soulève des interrogations quant à son inclusivité : il peut perpétuer des schémas sociaux exclusifs dans le métavers (GHOSE et al. : 2022). De plus, la virtualité du projet semble parfois déconnectée de la réalité matérielle, privilégiant souvent l’esthétique virtuelle au détriment d’une intégration significative avec l’environnement physique (PARK, KIM : 2022). La commercialisation intensive, impliquant des artistes renommés, met en cause la primauté accordée à la créativité artistique par rapport aux impératifs commerciaux (GHOSE et al. : 2022). Par ailleurs, la création de monuments virtuels, vendus sous forme de NFT, soulève des préoccupations environnementales qui mettent en évidence de possibles impacts sur l’empreinte carbone (DUMAS : 2022). Malgré ces réserves, The Row représente une incursion audacieuse dans le potentiel du métavers pour le design d’espace, incitant à la réflexion sur les équilibres délicats entre l’accessibilité, l’authenticité et la durabilité à l’ère numérique.

La rencontre de l’intelligence artificielle (IA), des jetons non fongibles (NFT) et de la création artistique ouvre de nouvelles perspectives dans le domaine du design d’espace métaversé. Cependant, des questions persistent au sujet de l’éthique de l’utilisation de l’IA pour influencer les préférences des utilisateurs et la durabilité environnementale de la technologie blockchain sous-jacente aux NFT (BARBAN : 2022). En outre, la création artistique dans le contexte du métavers soulève des problèmes sur la valeur et la propriété intellectuelle ainsi que sur l’équité et l’inclusivité dans l’accès et la participation. Les défis de la réglementation, de la gouvernance et de la sécurité numérique doivent également être abordés pour assurer un développement responsable et éthique du design d’espace métaversé (BENJAMIN : 2003).

Le design d’espace métaversé : une ouverture vers de nouvelles sphères de créativité ?

La transformation du design d’espace sous l’influence des technologies numériques, de l’IA et des NFT entraîne un changement constant du paysage où les frontières entre le physique et le virtuel s’estompent. Cette révolution, ancrée dans la croissance exponentielle des technologies numériques, redéfinit profondément notre rapport à l’espace. L’informatique ambiante crée des environnements complexes, libérant le design d’espace des approches technocentrées pour explorer des paradigmes innovants liés aux valeurs esthétiques (BOURDAKIS, CHARITOS : 2020).

En examinant d’autres exemples, nous pouvons mieux appréhender l’ampleur de ces associations et leur impact sur la création artistique et le design d’environnements virtuels. Un projet comme Decentraland offre aux utilisateurs la possibilité de créer et de monétiser des espaces virtuels en utilisant des NFT. Ces espaces deviennent des terrains de jeu pour l’imagination artistique, où les créateurs peuvent concevoir des environnements uniques en combinant des éléments visuels, sonores et interactifs. L’IA intervient souvent pour améliorer l’expérience utilisateurs en proposant des recommandations personnalisées et en ajustant dynamiquement l’environnement virtuel en fonction des interactions des utilisateurs.

De même, des initiatives telles que Mona.Gallery exploitent la technologie de la blockchain pour créer des galeries d’art numérique où les œuvres sont vendues sous forme de NFT. Cette approche transforme la manière dont les artistes monétisent leur travail, offrant une traçabilité et une authenticité inégalées. L’IA peut être employée pour analyser les tendances du marché, aider les artistes à identifier leur public cible et même générer des œuvres d’art fondées sur des préférences spécifiques.

D’autres exemples – allant des résidences virtuelles à l’art numérique – illustrent ce phénomène. Par exemple, des plates-formes comme Second Life ou Sims offrent des environnements virtuels où les utilisateurs peuvent créer et personnaliser leurs propres espaces de vie. Ces résidences virtuelles transcendent les limitations de l’espace physique, permettant aux individus de concevoir des habitats uniques et adaptés à leurs besoins. Cette liberté de conception remet en question les conventions de l’architecture traditionnelle et ouvre de nouvelles possibilités d’expression artistique dans la création d’espaces de vie virtuels.

The Row adopte une approche différente en se concentrant sur la création d’espaces métaversés haut de gamme. Contrairement à Decentraland et à Mona.Gallery, The Row semble privilégier l’exclusivité et la sophistication esthétique. Cela peut offrir une expérience immersive et esthétiquement raffinée, mais cela pose également des questions sur l’inclusivité et l’accessibilité de ces espaces. Alors que Decentraland et Mona.Gallery encouragent la diversité créative et l’autonomie des artistes, The Row met en lumière les défis associés à la création d’espaces virtuels haut de gamme.

Ces exemples illustrent les différentes stratégies adoptées dans le design d’espace virtuel, allant des plates-formes décentralisées – favorisant la créativité et l’inclusion – à des projets axés sur l’exclusivité et la sophistication esthétique. La comparaison entre ces modèles offre une perspective critique sur les choix et les implications du design d’espace métaversé, soulignant l’importance de trouver un équilibre entre l’innovation esthétique et l’inclusivité communautaire.

Le métavers – avec son écosystème immobilier virtuel, imprévisible et illimité – émerge comme une nouvelle frontière de l’espace numérique, suscitant fascination et appréhension. Cette dystopie technologique offre un terrain fertile pour la créativité humaine et pour repousser les limites des concepts établis de création et de fonctionnement (NORMAN : 2002).

L’urgence d’une métamorphose spatiale découle de la coexistence paradoxale entre l’environnement solide traditionnel et les nouvelles dimensions spatiales générées par les avancées numériques. Les artistes, designers et architectes convergent pour créer des lieux transcendant les frontières établies. Néanmoins, l’introduction du numérique dépasse les considérations fonctionnelles, ouvrant la voie à de nouvelles sphères de créativité (FOUCAULT : 2001).

Pierre-Damien Huyghe souligne l’importance d’une « conduite artistique des techniques », considérant la technique comme un partenaire créatif plutôt que comme un simple instrument. Cependant, une contradiction persiste entre la transformation radicale de l’expérience spatiale et la prédominance d’une perspective fonctionnelle dans l’intégration du numérique dans l’environnement spatial (HUYGHE : 2011).

La créativité humaine, alimentée par cette dystopie dominée par la technologie, est poussée à ses limites, explorant des concepts incompréhensibles et insondables. Ces nouvelles sphères de créativité transcendent les normes établies, redéfinissent les concepts homogénéisés de création et de fonctionnement, et remettent en question ce que nous tenons pour sacré dans le domaine du design.

Dans ce contexte, la dématérialisation – souvent perçue comme une émancipation totale de la matière – est nuancée par Abraham Moles. La « culture immatérielle » repose sur une base matérielle complexe, contredisant l’idée d’une disparition totale de la matière (MOLES : 1988). Les technologies numériques, malgré leurs attributs de « puissance » et d’« intelligence », coexistent avec une réalité matérielle complexe, soumise aux lois de l’entropie.

L’intégration de l’IA et des NFT dans la création artistique reflète cette dualité. Si l’IA offre des potentialités créatives infinies, elle repose sur une infrastructure matérielle puissante, impliquant des ressources énergétiques considérables. Les NFT, souvent perçus comme des « actifs numériques dématérialisés », sont ancrés dans une chaîne de blocs exigeant des calculs intensifs. Ainsi, les technologies numériques ne sont plus de simples ressources mais les fondements sur lesquels le design s’appuie. La notion de dématérialisation devient illusoire, soulignant que chaque avancée technologique ajoute une nouvelle strate de matérialité. Les NFT, en tant que jetons numériques liés à des actifs, révolutionnent le marché de l’art en offrant aux artistes des opportunités de monétisation sans précédent (ACKERMANN : 2021). Malgré les débats autour de leur valeur, ils créent un nouveau paradigme pour l’art numérique, dévoilant un potentiel transformateur au-delà du marché de l’art traditionnel (DUMAS et al. : 2022). Face à cette complexité, le design devient essentiel, exigeant une compréhension approfondie des relations entre le matériel et l’immatériel. Les concepts de Moholy-Nagy (1993) et de Sullivan (2011), soulignant la nécessité d’une vision globale, restent pertinents dans un contexte où la dématérialisation est encore incomplète.

Conclusion

À la lumière des avancées et des défis exposés dans cet article, il est manifeste que le champ du design d’espace métaversé recèle un potentiel significatif pour l’exploration et l’innovation. 

Pour les chercheurs intéressés par cette discipline émergente, il importe d’entreprendre des travaux de recherche multifacettes. Premièrement, il convient d’accorder une attention soutenue à l’exploration des implications éthiques et environnementales liées à l’intégration croissante de l’IA, des NFT et d’autres technologies dans le design d’espaces virtuels. Deuxièmement, une compréhension approfondie des mécanismes de participation et d’inclusion au sein du métavers est essentielle : elle garantit que les environnements virtuels soient accessibles à tous les utilisateurs potentiels, sans distinction de statut socio-économique ou de niveau de compétence technologique. Enfin, les futurs travaux de recherche pourraient se pencher sur les moyens de promouvoir la durabilité et la responsabilité sociale dans la création et la gestion des environnements virtuels.

Pour les praticiens du design d’espace métaversé, il est important de demeurer attentif aux développements technologiques et aux tendances émergentes de ce domaine. Ils peuvent également envisager de concevoir des environnements virtuels propices à l’innovation, à l’expression artistique et à l’interaction sociale, tout en tenant compte des préoccupations éthiques et environnementales. De plus, ils pourraient bénéficier de collaborations interdisciplinaires avec des chercheurs, des artistes et des experts en technologie afin d’enrichir leur pratique et de promouvoir des approches novatrices dans le design métaversé.

Le design d’espace métaversé représente un domaine dynamique et en évolution, offrant un vaste terrain pour la créativité, l’exploration et l’engagement social. Par une approche collaborative et réfléchie, les chercheurs et les praticiens peuvent contribuer à façonner un avenir où le métavers sera un espace inclusif, durable et riche en possibilités pour tous ses utilisateurs.

Notice biographique

Héla Oueslati est architecte urbaniste, diplômée de l’École nationale d’architecture et d’urbanisme (ENAU) de Tunis et docteure en sciences et technologies du design. Elle enseigne à l’Institut supérieur des arts et métiers, département Design d’espace, de l’université de Kairouan en Tunisie. Elle est membre de l’Union internationale des architectes (UIA) et elle a participé au programme de travail « Patrimoine et identité culturelle » pour la période 2021-2023.

Notes de bas de page
Bibliographie

Bibliographie

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